Zonzon Pépette, fille de Londres

vanstratenzonzonpepette

« On a la gueule qu’on peut. Avec ses yeux très clairs et sa barbe à frisettes, ce grand maigre ressemblait aux Bons Dieux qu’on voit dans les églises. À cela, elle ne trouva rien à redire. Pour le reste, c’était un type pareil aux autres qui lui payait un verre et, tantôt, la tripoterait sans doute sur un lit, à moins qu’il n’attrapât la flemme et simplement la plantât là. Ce sont des choses qui arrivent. D’ailleurs, il avait payé d’avance : une couronne.

Ce qui est sûr, c’est qu’il aimait beaucoup à causer. Il arrivait d’en France. Il avait pris cinq minutes à le raconter. Il avait dit aussi :
– Mademoiselle, moi, je suis anarchiste.
Et comme Zonzon avait répondu :
– Peuh ! j’emmerde ces gens-là.
il en était à préciser :
– Mademoiselle, quand je dis anarchiste,entendez que je suis anarchiste-chrétien.
– Oh alors ! concéda Zonzon, qui après tout s’en fichait.

On aurait pu croire que, d’accord sur ce point, ils s’entendraient, au plus vite, pour le reste. Et pas du tout :
– Mademoiselle, reprit-il,connaissez-vous Tolstoï ?
– Tolstoï, voyons ? Non, elle ne connaissait pas Tolstoï.
Du moins, elle ne s’en souvenait pas.
– En tout cas, fit-elle, tu peux m’amener ce type.
Ce qu’elle disait était simple : l’homme en parut surpris. Il la fixa de ses yeux clairs :
– Mademoiselle, si je vous ai invitée, ce n’est pas pour ce que vous croyez.
– Non ? commença Zonzon. Tu ne penses cependant pas que pour ta couronne…
Il ne la laissa pas finir.
– Mademoiselle, ce que je voudrais, c’est vous faire avoir honte.
– À moi ! dit Zonzon.
On ne lui avait jamais proposé cet ouvrage. Après tout, s’il aimait ça !
– Bon, dit-elle, si tu veux, j’accepte que tu me fasses avoir honte. Mais il faudrait arrondir ton petit cadeau.
Il sortit une autre couronne :
– Ceci, expliqua-t-il, c’est uniquement pour votre temps. Le reste, Mademoiselle, je n’en userai pas. Nous causerons.
Ah ! bon, elle comprenait : on rencontre, parfois, de ces maboules à qui parler suffit, auprès d’une femme.

Elle se cala, bien d’aplomb :
– Vas-y, mon vieux
– Mademoiselle, commença-t-il, je disais tout à l’heure que je suis anarchiste, anarchiste-chrétien. Je devrais dire plutôt anarchiste-amoureux. J’ai pour l’humanité de l’amour plein le cœur…
– Oui, approuva Zonzon.
– Les hommes sont frères, et vous, ô ma sœur, c’est comme ma sœur que je vous aime.
– Oui.
– Ne vous arrive-t-il pas de penser au temps où vous étiez une petite fille innocente et jolie.
– Oui… oui…
Elle le laissa aller : il ne faut jamais contrarier les maboules ; il parlait bien d’ailleurs. Tout de même, comme une fois il avait prononcé le mot« prostituée » et qu’il y revenait, elle pensa se fâcher :
– Mon P’tit, je sais que c’est comme ça qu’on nous appelle à la police. Mais c’est pas vrai. On est, nom de Dieu, une femme avec un cul comme toutes les autres.
– Mademoiselle, dit-il, ne vous emportez pas. »
(…)

André Baillon, Zonzon Pépette fille de Londres
Illustration : Henri Van Straten, gravure 1927

On peut télécharger le livre ici : Feedbooks

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