Ballade pour être enterrée…

fiche-285b-Etangs Marron

Chaque fois que je passe devant le joli cimetière à l’entrée de Brénod en allant voir ma soeur, je me dis que j’aimerais y être enterrée.

Plutôt petit, presque carré, il est entouré de murs de deux mètres de haut, et légèrement surélevé, on y accède par trois marches. Pas loin, il y a les étangs Marron, encore sauvages et en levant la tête, on peut voir le bienveillant Montoux.

Alors bien sûr, quand j’arriverais, les autres ne seraient pas d’accord. Ils commenceraient par me battre froid. Je ne suis pas du coin.

Née à Marseille, j’ai vécu dans les Bouches du Rhône mon enfance, dans le Gard mon adolescence, et jeune adulte je suis partie pour Paris, comme on disait et faisait alors. J’ai essayé de m’installer en Normandie, mais la vie en a décidé autrement. Et puis, j’ai quitté grands enfants et amis parisiens pour m’installer ici, dans le premier des départements.

Donc, comme je viens d’ailleurs, les autres habitants de ce coin tranquille ne me verraient pas arriver d’un bon oeil.
Moi, maligne, je me ferais toute petite, les saisons passant, je me rétrécirais. Et puis je me garderais bien de parler.
J’essaierais de me faire oublier, quoi !
Bien sûr, lors des inévitables 1er novembre, j’aurais un peu de visite, mes fils, mes neveu et nièces peut être… mais les autres aussi, et j’espère qu’ils ne remarqueraient rien.

Au bout de trois ou quatre ans, cinq peut être, j’essaierais de lier conversation. Et pour inspirer confiance, je leur dirais, aux paysans du coin et à leurs femmes et leurs enfants que mes grands-parents sont nés en France de justesse, de parents italiens tous les deux.
Même que quand elle était petite, ma mère au patronyme trop marqué se faisait traiter de « sale ritale » à l’école. Et que la Savoie et l’Italie, n’est ce pas…
Mais ils me répondraient sûrement que l’Ain, ce n’est pas la Savoie, qu’on ne plaisante pas avec ça.

Alors, pour les convaincre, je leur parlerais comme on parle à tous ceux qui aiment quelque chose. Nuit après nuit, je leur poserais des questions sur le travail du bois,  la rudesse du climat,  la montagne, la confection du comté, la neige. Mais surtout, nuit après nuit, je me tairais pour les écouter parler, évoquer leurs souvenirs, raconter leur jeunesse, les moments difficiles et les joies frustes. Et alors, viendrait un moment où ils m’appelleraient par mon petit nom, et me diraient « tu ».  Après, ils me demanderaient parfois mon avis, dans les grandes conversations des longues nuits d’été.

Alors là, je saurais que j’ai gagné le droit à ma place et que je pourrais reposer en paix, dans mon petit cimetière entre étangs Marron et bienveillant Montoux.

Illustration : les étangs Marron près de Brénod et le Montoux.

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15 commentaires
    • Sûr ! Plus de place au Père-Lachaise ! Et puis, ma pierre prise en photo chaque dimanche et tous les jours l’été par des hordes de touristes à la recherche de Jim M. ?
      Et le bruit ???
      Non, rien ne vaut Brénod… et, une fois acceptée, je serai la première à m’insurger contre toute nouvelle arrivée d’un(e) pas du coin !!!

  1. Si je peux me permettre un léger bémol à votre espoir d’échanges posthumes…Les « paysans du coin » qui ont probablement un solide bon sens et ne seront probablement pas restés accrochés à leurs os blanchis dans ce sol humide, et il serait plus sûr de commencer à échanger avec eux, au soleil de ce joli village, plutôt qu’à l’ombre des nuits de ce si joli cimetière…

  2. Vous aussi, Marie-Christine, avez un solide bon sens, toute poésie que vous soyez 🙂 !
    J’y ai pensé aussi, et j’ai d’ailleurs commencé à nouer des liens, divers et variés, je vous assure… et je compte bien en parler ici, sans faire dans l’exotisme du retour à la terre mais en essayant de faire partager toutes les bonnes surprises de ces rencontres.
    Mais là, que voulez-vous, chaque fois que je passe devant ce petit coin de terre tranquille à l’entrée du village, ça me fait la même impression qu’il ferait si bon reposer là… et ça me rend presque lyrique. Merci pour votre visite, ça me fait plaisir :-).

    • Je suis heureuse pour vous que vous goûtiez à ces rencontres de votre vivant :-). je vous les souhaite belles et surprenantes et attends d’en savourer ici le récit, prochainement.

  3. C’est vrai que tu auras l’éternité pour les convaincre.
    Très beau et tendre texte, merci ;O)

  4. j’aime et je pleure. C’est ainsi que j’aimerai pour moi, plus tard. Bientôt peut-être. Qui sait ? Longtemps j’aimais l’idée que de la terre sur mon cercueil. Mais depuis que j’étais présente à la mise en terre d’un ami, je ne suis plus sûre de cela. Ce que j’aimerai : des violettes, plein de violettes. Lorsque je vais rendre visite à mon père, je lui parle, « dans ma tête »… Mais sinon, ma place est réservée, déjà, et sans cela, une place dans un cimetière corse, car leur est réservée la plus belle vue, le plus bel endroit, et non sur le terrain le moins cher, le moins indisposant pour la vue du vivant…

    • Merci de cet échange. Certains trouvent qu’évoquer sa propre sépulture est un rien macabre. Je trouve, au contraire, que c’est une idée apaisante.

  5. Juste une anecdote sur les « cimetières rêvés » du Jura. Traversant un jour au nord de cette belle région un village magnifique presque totalement préservé (je dis « presque » car m’étant arrêté pour le visiter, je tombais sur une horrible maison moderne, prétentieuse et de total mauvais goût, genre « nouveau riche inculte » (au fait est-ce que cela veut dire que les anciens riches sont tous cultivés ?) qui gâchait irrémédiablement le site et le souvenir que j’en aurais par la suite. Ayant dirigé mes yeux sur le nom du propriétaire inscrit sur sa boîte aux lettres dans le but de l’insulter et le vouer aux gémonies, je lus un nom – appelons-le présentement « Machin » – Ayant continué mon chemin à l’écart du village jusqu’à l’ancien cimetière bordé d’un vieux mur moussu et dont le portail rouillé était flanqué de deux ifs centenaires, j’éprouvais le désir de le visiter. Avec ses vieilles et sobres pierres tombales aux inscriptions naïves à demi effacées et aux croix branlantes, c’était un amour de cimetière du genre de ceux qui donne envie, si l’on a la chance de pouvoir un jour y reposer, de hâter l’heure de notre mort… Harmonie, sérénité, silence… Tout à coup, au détour d’une allée, je tombe sur un méchant mausolée qu’on ne pouvait ignorer compte tenu de sa taille imposante et de son anachronisme résultant du ridicule de sa décoration : murs en béton plaqués d’un mauvais parement de pierres d’importation, porte d’entrée et petites fenêtres closes de fermetures constituées de plaques de plexigass translucide aux couleurs éminemment agressives (les défunts ressentiraient-ils le besoin de jeter de temps en temps un coup d’œil sur les vivants et le paysage ?). Sur le fronton prétentieux trônant au dessus de la porte, une inscription bien visible compte tenu de la taille de ses lettres : Famille Machin… Non contents d’imposer aux habitants du village leur suffisance et leur mauvais goût, les Machin avaient également décidé de troubler et gâcher leur repos éternel…
    Enki

    • Les Machin ont de la suite dans les idées !
      Mais comme votre savoureuse évocation le prouve, les cimetières sont – pour moi, à ce jour – créés pour les vivants plutôt que pour les morts.
      Même si j’espère en avoir, finalement, la preuve inverse.

      • Je sais bien qu’il y a peu de chance que les morts aient une forme d’existence, qu’ils seraient des morts-vivants en quelque sorte mais en tant que vivant (mais on est jamais sûr de rien… tant de vivants étant déjà morts sans s’en rendre compte…) il me plait de penser que les morts sont vivants. Cela présente l’avantage d’augmenter de manière importante le nombre de mes interlocuteurs et des lecteurs de mon blog et en général ce sont des partenaires assez discrets et rarement envahissants sauf dans les romans de Bram Stoker, d’Edgar Poe et de Stephen King, bien sûr… Et puis que resterait-il du charme des cimetières s’ils n’étaient peuplés que de morts vraiment morts ?
        Pour l’occasion, gothiquement vôtre,
        Enki

    • Merci !
      J’ai un peu de mal à retrouver cette veine, j’espère que la lecture de vos billets me mettra dans une ambiance propice…

      • Aldor a dit:

        Oh ! Que c’est gentil.

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