archive

Archives Mensuelles: octobre 2014

01

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ca commençait bien :

« (…)
C’est la crise : le président François Hollande annonce dans une allocution télévisée que la France sort de l’euro. Pour éviter une panique dans les banques, chaque citoyen français se voit autorisé à retirer seulement 40 euros par semaine. Ce scénario catastrophe constitue le point de départ d’Anarchy, un docu-fiction transmédia d’un genre inédit diffusé depuis jeudi sur France 4, et qui connaît son prolongement sur la Toile. Imaginé et réalisé par la boîte de production TelFrance, Anarchy invite chacun « à réfléchir sur ce qui constitue la société et à imaginer ensemble un nouveau monde », en proposant aux internautes de participer à une expérience mêlant écriture participative, site d’infos, jeu de rôles et série télévisée. »

Enfin la télévision avait l’air de vouloir amorcer un tournant vers un rôle éducatif et citoyen ! J’en étais même à imaginer m’acheter un téléviseur pour participer…

Pendant sept semaines, jusqu’au 18 décembre, une équipe de quinze journalistes va rendre compte, tous les jours, de 7 heures à 22 heures, de la suite des événements qui secouent le pays. Les internautes sont invités de leur côté à imaginer des témoignages fictifs dans le cadre d’un concours d’écriture fonctionnant à la manière d’un cadavre exquis.

Mêler surréalisme et actualité, voilà qui était malin !

Les contributions sélectionnées par la rédaction écriront la suite de l’histoire, à travers la vie de cinq héros. Ces « informations » seront relayées sur le site Anarchy.fr, avec des articles en temps réel, un « live » permanent, et des alertes mobiles sur une application spéciale.

Ah bon ???
Tous les soirs à 18 h 30, un flash info relate les principaux événements de la journée. Les meilleurs contributeurs auront l’opportunité de gagner un stage au Conservatoire européen d’écriture audiovisuelle ainsi que des caméras GoPro. »

Ah bon !
Je retourne à mes livres, alors…


Information provenant du billet électronique quotidien du Monde, ce jour.
Illustration : La grande lessive, Jean-Pierre Mocky, 1968

 

 

 

Publicités

GAROUSTE_D_rive_2010_large

« (…) Ils m’ont appelé Jonas, je réponds à ces deux syllabes pour faire plaisir mais sans oublier que mon vrai nom est Moi. Tout le monde a le même nom.
 
– Du quant-à-soi, recommande Abel quand je glisse plaisamment une bille ou un marron d’Inde dans le panier de la concierge. Je préfère le quant-à-toi, j’aime tant les personnes. C’est difficile de contenir son enthousiasme.

(…)
Abel et Aude m’ont emmené au cirque voir un de mes congénères accomplir des numéros par coeur – le coeur a d’autres besoins – où son psychisme n’avait point de part. Je couvris de papouilles mes parents adoptifs pour m’avoir évité un sort si dégradant. (…)
 
Au zoo, un autre de mes frères a peint un tableau représentant les barreaux de sa cage. Misère !
Abel m’a fourni des gouaches et un support de carton. J’hésite entre figuratif, semi-figuratif et abstrait. On dit que le hasard fait bien les choses, peut-être si je jette çà et là sur mon quadrilatère quelques couleurs non choisies, il en sortira le giron de maman ou les parties sacrées de ma future.
 
Je ne suis pas mécontent de mon hasard qui évoque à la fois la désirée quelle qu’elle soit, maman dont je ne me souviens que par l’imagination et une danse acrobatique, d’un arbre l’autre.
 
Non, je ne veux pas continuer mon autobio, trop limitée. Il faut que tout le monde y soit. Peut être « La personne végétale, la personne animale et la personne humaine ». Que pourrait-il y avoir au-dessus ?
J’aime n’importe qui et n’importe quoi, ce qui me rend heureux pour toujours. »


Béatrix Beck, Un être, extrait de La nouvelle Italie, 2000

Illustration : Gérard Garouste, Dérive (La Dérive de Faust), 2010. Huile sur toile. 114 x 195 cm
Courtesy Galerie Daniel Templon © Gérard Garouste; Photo: B.Huet/Tutti

 

Lucien Suel m’a ouvert l’appétit avec ses Soupes, et Dominique Hasselmann donné envie d’encore un peu de Staël !

J’improvise un menu avec ce que je trouve dans les tiroirs de mon ordinateur.

En entrée, on déguste avec les doigts les Poissons de Jean Fautrier, des sardines…

jean fautrier_les poissons

 

 

 

 

 

 

 

 

… doigts qu’on trempera dans de l’eau rafraîchie du Citron d’Henri Cueco.

henri-cueco-ne-en-1929-citron-1985-1986-1225966994363479

 

 

 

 

 

 

 

Chaïm Soutine nous propose une Raie…

chardin_soutine

 

 

 

 

 

 

 

 

… accompagnée des Pommes de terre d’Henri Cueco.

henri cueco pommes de terre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

On se rince la bouche avec Le bol de salade de Nicolas de Staël.

nicolas de stael_the salad bowl_1956

 

 

 

 

 

 

 

 

Et Urs Fischer nous propose le dessert de son Service à la Française.

urs-fischer-marguerite-de-ponty

 

 

 

 

 

 

 

Les boissons sont de Giorgio Morandi.

morandi_still life_1956

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

Illustration 1 : Jean Fautrier, Les poissons, 1927, Huile sur toile, 81×100 cm
Illustration 2 : Henri Cueco, Citron, 1985-1986, Acrylique sur toile
Illustration 3 : Chaïm Soutine, La raie, 1923
Illustration 4 : Henri Cueco, Pommes de terre n°2, 2004, Acrylique sur toile, 19 x 27 cm x 6
Illustration 5 : Nicolas de Staël, Bol de salade, 1954
Illustration 6 : Urs Fischer, Service à la Française, 2009, Installation (fragment)
Illustration 7 : Giorgio Morandi, Natura Morta, 1956, Huile sur toile

AM9

« Poireau poireau poireau, navet navet navet,
Carotte oignon, carotte oignon, carotte oignon,
Topinambour, topinambour, tomate oignon,
Eau pomme de terre eau, navet poireau navet.

Courgette eau céleri, poivre eau navet navet,
Persil persil persil, eau eau, courgette oignon,

Haricot haricot, ail céleri oignon,
Eau sel topinambour, ail ail, navet navet.

Haricot haricot, eau eau, haricot thym,
Sel pomme de terre ail, carotte eau sel, thym thym,
Poivre oignon haricot, eau navet, navet eau.

Sel topinambour sel, tomate eau navet sel,
Eau poireau, eau poireau, carotte eau sel poireau,
Eau eau eau, sel sel sel, navet navet, sel sel. »

Chouette ! Reçu ce matin Je suis debout, de Lucien Suel, découvert grâce à Brigetoun il y a quelques mois.

Illustration : Photo Makoto Azuma

P1010099

P1010098

P1010092

I

(FEVRIER 1939)

Les étoiles : ne pas les montrer du doigt. Ne jamais écrire sur la neige. Quand il tonne, toucher le sol : Aussi, je ne manquai pas de tendre une main vers le ciel. J’enfouis un doigt emmitouflé dans la croûte argentée qui m’entourait, et j’y gravai un <K>. (Pas d’orage pour l’instant, sans quoi j’aurais bien inventé quelque chose !) (Dans ma serviette, un crissement de cellophane : mes sandwiches).

La lune, crâne de Mongol chauve, se rapprochait en douce. (Le seul intérêt des discussions : les idées qui vous viennent après coup).

La route (qui mène à la gare), zébrée d’argent ; sur les rebords, des talus bétonnés de neige fraîche et rugueuse, macadiamant d’étincelune (à propos : Mac Adam, beau-frère de Fenimore Cooper). Les arbres, géants au garde-à-vous. Sous moi, le sol martelé en cadence. (Bientôt, à ma gauche, la forêt s’estompera et fera place à des champs gelés.) La lune devait continuer à s’affairer dans mon dos, car souvent, d’étranges lueurs scintillaient dans le noir des aiguilles de sapin. Loin devant moi, une petite auto dardait ses yeux dilatés dans la nuit crépusculaire ; elle se retourna lentement, en tremblotant, et me présenta gauchement son cul rouge vif de singe. Elle s’en allait : tant mieux !

Ma vie ?! : Ma vie n’est pas un continuum ! (Il n’est pas que le jour et la nuit pour la diviser en fragments alternativement blancs et noirs ! Car le jour aussi m’accompagne cet autre qui va à la gare, est assis derrière un bureau, bouquine, traîne dans les bois, copule, bavarde, écrit, pense à mille petits riens. Cet éventail qui se disloque. Qui court, fume, défèque, radiophone et télespecte, dit « Monsieur le sous-préfet » : That’s me !) : Une succession d’instantanés scintillants, en vrac.

Non, pas un continuum, certainement pas un continuum ! : Ainsi court ma vie, ainsi mes souvenirs (comme qui, pantelant, voit approcher la tempête nocturne) :

Un éclair : une bicoque désolée qui grimace au milieu de taillis vert-de-gris. Puis : la nuit.

Un éclair : de blêmes faces de cauchemar, roulant des yeux vides, des langues, battants de cloches, à toute volée, des doigts qui se font dents : Nuit.

Un éclair : des arbres font la haie ; des cerceaux jouent avec des gosses ; des femmes s’accroupissent ; des fillettes polissonnent blouse au vent : Nuit !

Un éclair : moi : Hélas : Nuit !

Ma vie : la ressentir comme un ruban qui, majestueusement, se déroule, voilà précisément ce dont je ne suis pas capable. Pas moi ! (Dire pourquoi.)

Le ciel charrie des glaces : des blocs de glace, une étendue lisse, des blocs de glace, une étendue lisse. Des crevasses noires où percent des étoiles (de mer). Le ventre blanc d’un poisson (de lune). Puis :

La gare de Cordingen : la neige crépitait doucement contre les murs. Un fil de commande d’aiguillage, noir, haletait et vibrait comme une corde de guitare hawaiienne.

Arno Schmidt, Scènes de la vie d’un faune