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Archives Mensuelles: novembre 2014

dressing up masquerade carl larssonC’est sur cette ouverture que j’annonce la fermeture provisoire de ces lieux pour quelques semaines…

« The Argument of his Book.

I sing of Brooks, of Blossomes, Birds, and Bowers:
Of April, May, of June, and July-Flowers.
I sing of May-poles, Hock-carts, Wassails, Wakes,
Of Bride-grooms, Brides, and of their Bridall-cakes.
I write of Youth, of Love, and have Accesse
By these, to sing of cleanly-Wantonnesse.
I sing of Dewes, of Raines, and piece by piece
Of Balme, of Oyle, of Spice, and Amber-Greece.
I sing of Times trans-shifting; and I write
How Roses first came Red, and Lillies White.
I write of Groves, of Twilights, and I sing
The Court of Mab, and of the Fairie-King.
I write of Hell; I sing (and ever shall)
Of Heaven, and hope to have it after all.

Robert Herrick, Hesperides

« The argument of His Book » que Robert Herrik a placé en tête des Hesperides est une ouverture jouée sur un clavecin un peu grêle en quatorze vers d’une irrépréssible allégresse. Je ne les relis jamais sans éprouver une joie quasi enfantine, avec la sensation de m’avancer dans une praire ondulée, par un matin d’été. On dirait du Purcell ou du Rameau. »

Robert Mélançon, Exercices de désoeuvrement


Illustration : Carl Larsson, Dressing up Masquerade

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« 
Le roi se déshabillait
Avec Éloi, son valet.
En tirant la manche auguste,
Éloi se piqua. « C’est juste,
S’écria le roi ;
C’est ma faute, Éloi,
Car j’ai mis hier, dimanche,
Je ne sais pourquoi,
Une épingle sur ma manche.

— Sire, Votre Majesté
A sans doute ainsi noté,
Pour en garder la mémoire,
Quelque projet méritoire ?
— Oui, sans doute, Éloi,
Répondit le roi,
À te croire, ami, je penche ;
Mais pourquoi, pourquoi
Cette épingle sur ma manche ?

— Sire, Votre Majesté
Avait-elle médité
De renvoyer comme un cuistre
Son premier et seul ministre ?
— Non, mon bon Éloi,
Répondit le roi,
Laissons l’oiseau sur la branche ;
Mais pourquoi, pourquoi
Cette épingle sur ma manche ?

— Sire, Votre Majesté
Aurait-elle décrété
De doubler mes honoraires
Aux dépens de mes confrères ?
— Non, mon pauvre Éloi,
Répondit le roi,
Ta demande est assez franche ;
Mais pourquoi, pourquoi
Cette épingle sur ma manche ?

— Sire, Votre Majesté
Veut-elle faire un traité
Avec le roi de Navarre ?
La guerre est un jeu barbare.
— Non, mon sage Éloi,
Répondit le roi,
J’ai besoin d’une revanche ;
Mais pourquoi, pourquoi
Cette épingle sur ma manche ?

— Sire, Votre Majesté
Aurait-elle contracté
Quelque emprunt ou quelque dette
Dont le paiement l’inquiète ?
— Non, prudent Éloi,
Répondit le roi,
Ce qu’on doit, on le retranche ;
Mais pourquoi, pourquoi
Cette épingle sur ma manche ?

— Sire, Votre Majesté
Songeait-elle à sa santé ?
Elle aurait besoin peut-être
D’un médecin ou d’un prêtre ?
— Non, mon brave Eloi,
Répondit le roi,
Je suis ferme sur la hanche ;
Mais pourquoi, pourquoi
Cette épingle sur ma manche ?

— Alors, Votre Majesté
Songeait à l’hérédité
De son trône de Castille ?
Elle n’a ni fils ni fille.
— Oui, mon cher Eloi,
S’écria le roi,
Va chercher la reine Blanche ! »
Et voilà pourquoi
L’épingle était sur sa manche. »

Gustave Nadaud, goguettier, poète et chansonnier.


Illustration piquée au très beau site www.minussi.com

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« J’étais Genevoise montée à Paris, bimbo devenue bombe, écervelée passée à comique, starlette de la télé-réalité, à célébrité dans Libé. Je ne suis plus que beurette en prison. Putain de ma race. Thomas, mon amour, qu’est-ce que je fous là ? Dire que je voulais me ranger avec toi, qu’on soit beaux et célèbres et amoureux ensemble, mais non, on n’aura été que gros losers arrêtés en si bon chemin par  diverses sales substances. Thomas, j’ai froid, et faim, je veux un café au lait, comme avant, avec maman, et des croissants, comme avant que mon ventre reste plat grâce au jus de pamplemousse et à tout le reste. Thomas, si tu savais comme j’en ai rien à cirer de toi et de mon corps, en ce moment.

Faut pas que tu crèves, mec, sinon je te tue. Tu aurais dû me protéger, me masser les pieds, m’écrire une chanson mieux que celle de Sofiane, au lieu de plonger avec moi, de me mettre le nez dedans, de m’encourager à en fumer, à en sniffer, à en bouffer encore. Tout s’écroule, mec, tout, j’avais si bien travaillé, surmonté les obstacles qui me barraient la route, et là tout s’écroule, tu comprends ce que ça veut dire? Toi, t’es dans ton hôpital à la con, tu vas guérir et faire ta victime, et redevenir personne comme avant que je croise malencontreusement ton chemin. «Malencontreusement», ça me sert à quoi maintenant ce pauvre mot, dans cette prison pourrie avec moi pourrie, glacée et pas maquillée dedans. Je suis seule comme une chienne abandonnée, c’était pour ne pas risquer de me faire casser la gueule par les malades des cellules d’à côté, ces jalouses qui n’ont rien su faire de leur vie, heureuses de me voir chuter parmi elles, parce que c’est tellement plus facile de faire tomber les têtes qui dépassent que de s’élever jusqu’à elles. C’est pas mal ça comme phrase, hein, «faire tomber les têtes qui dépassent plutôt que de s’élever jusqu’à elles», je te l’avais déjà sortie l’autre soir mais tu n’écoutais pas, t’étais là à parler non-stop de tes pensées profondes de coké à toi, qui sérieusement étaient nulles, mais nulles comme t’as pas idée.

Thomas, t’imagines, moi en prison!? Même pas en rêve, même pas en cauchemar. Tu crèves pas. Tu te relèves et t’inventes un truc qui tienne la route, pas une de nos conneries d’agression par des tiers. On va dire que c’est la drogue qui rend fou. C’est vrai, ça rend fou, je donnerais tout pour un de mes gros remontants, pourquoi est-ce que ça s’achète si facilement, cette saloperie? Pourquoi est-ce que les flics, ils n’empêchent pas les dealers de se balader avec leur matos pourri? C’est pas de ma faute, merde.

Thomas, je ne vais pas me suicider, je les emmerde tous avec leur plaisir de me voir chuter. Je suis une beurette, pas pour le côté loser de celles qui vivent en banlieue, mais pour le côté sale caractère de celle qui ne se laisse pas faire. Si tu crèves pas, je fais de la prison, mais pas trop longtemps. Ce sera ma cure de désintox, je ferai des pompes et des squads dans mon 4 mètres carrés, je lirai la Bible et des livres intelligents et je ressortirai aussi bombe qu’avant, même plus. C’est pas «plus dure sera la chute», mec, c’est «plus haute sera l’ascension». Note. »


 

Mélanie Chappuis, journaliste au Temps, s’est mis dans la tête de Nabilla.
Sous l’humour, des notations d’une grande justesse et qui touchent au coeur.
Cela dit, sans télévision, jamais vu la dite Nabilla faire son cirque, ce qui peut expliquer mon intérêt…

L’article du Temps, ici.

Parce que j’ai lu quelque part que Lady Gaga, en duo avec Tony Bennett, s’en tire avec les honneurs et même davantage, j’ai voulu en avoir l’oreille et le coeur nets.

Lady Gaga, en direct, sur Lush Life est convaincante ; elle a du talent et du métier, elle aime ce qu’elle fait…

Mais elle lorgne vers les chanteuses à voix, comme Barbra Streisand et ne me fera pas oublier Chris Connor, toute en subtilités, qui me trouble davantage…

Au début de son interprétation, Lady G. a quelques accents  d’Anita O’Day, ma préférée de toujours, une grande chic fille à la voix de miel et de malice…
ici elle donne Sweet Georgia Brown et Tea for two, au festival de Newport, en 1958, magnifiquement capté par Stern et Avakian dans Jazz on a Summer’s Day

En cherchant ces extraits, je suis tombée sur deux informations remarquables…
La première c’est que l’auteur du très salé – ou dessalé – Lush Life, Billy Strayhorn, « was a 15 year old soda-jerk who’d never left Pittsburgh, PA when he wrote it. He went on to become Ellington’s best collaborator! « , je traduis : BS était un serveur de sodas de 15 ans qui n’avait jamais mis les pieds hors de Pittsburgh, Pensylvanie, quand il l’écrivit. Il continua et devint l’un des meilleurs collaborateurs d’Ellington.

La seconde, c’est que « le 28 octobre 1970, lors d’un passage à Paris en première partie de Charlie Mingus, elle (Anita O’Day) fut huée et insultée par le public pendant plus d’une demi-heure. Finalement, Charlie Mingus est venu sur scène pour tenter de calmer les choses, et il déclara d’un air désespéré:  » Ce que vous faites subir à Anita ce soir, c’est ce que nous vivons tous les jours, nous, les noirs américains! «  »
Fin 1970, le public parisien, cultivé et élitiste, était capable de faire subir une telle infamie à une chanteuse reconnue et vivement appréciée par ses pairs, les musiciens. Quelle honte !

FRANCE - ERIK SATIE  maison-d-erik-satie-a-arcueil1945doisneau-jpeg

Blaise Cendrars

« De l’allée des Veuves aux Pavillon des Délaissés, l’écart n’est que d’un petit siècle, et malgré la longueur du trajet par les souterrains, cet écart était absorbé si je m’enfournais avenue Montaigne, où j’habitais, dans la bouche d’un grand collecteur, avec mes amis, les égouttiers, pour émerger dans les anciennes carrières de Montrouge, porte d’Orléans, sortant des catacombes sans âge de Paris pour m’engager dans cette sente tortueuse, également sans âge (en somme, le tracé sud des Romains, leur voie d’invasion) qui traverse les terrains vagues chers aux campements gitanos, en direction d’Arcueil, où je pensais pouvoir surprendre un jour Erik Satie chez lui.
J’ai tenté plusieurs fois l’aventure, mais chaque fois Erik Satie ne répondait pas à mes appels, pas plus qu’il n’a jamais ouvert la porte à personne de son vivant, l’homme au cul-de-poule et au parapluie, le bon maître et chef d’école, le plus grand musicien français, le plus moderne, le seul musicien dont on n’est pas obligé d’écouter la « musique d’ameublement » en se tenant la tête entre les mains, membre du parti communiste à une époque où aucun artiste d’avant-garde n’en faisait encore partie, le chef de l’orphéon d’Arcueil-Cachan, défendant farouchement son indépendance vis-à-vis de ses amis et des importuns de Paris, pas snob pour un sou, comme Cézanne ayant horreur qu’on veuille lui mettre le grappin dessus, à son âge mûr comme au temps de sa jeunesse, quand il tenait le piano au Chat Noir, toujours prêt à épater le bourgeois, et chaque fois, je m’en retournais, non pas déçu, mais amusé par cette mentalité typique de banlieusard, et je m’en revenais sur mes pas en flânant, m’engageant dans de nouvelles sentes mal tracées à travers des jardinets qui descendaient jusqu’à la Bièvre et, sur l’autre rive, dans de nouvelles rues et des avenues à moitié construites, bordées de pavillons qui me menaient à la Gare de Gentilly où je prenais le train pour rentrer et débarquer Gare du Luxembourg, et j’étais sûr de rencontrer Satie à proximité et de passer la nuit avec lui, à la terrasse d’une brasserie du Boul’ Mich’ ou de Montparnasse. »

Blaise Cendrars, La banlieue de Paris
Blaise Cendrars parle d’Erik Satie


Illustration 1 : Erik Satie
Illustration 2 : L’immeuble 34 rue Cauchy à Arcueil (Val de Marne) où Satie a vécu 30 ans, photographie Robert Doisneau, 1945
Illustration 3 : Blaise Cendrars

castafiore

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Experimental demonstration of the tomatotopic organization in the Soprano (Cantatrix sopranica L.)

George Perec
Laboratoire de physiologie
Faculté de médecine de Saint-Antoine

Paris, France

(…)

As observed at the turn of the century by Marks & Spencer (1899), who first named the « yelling reaction » (YR), the striking effects of tomato throwing on Sopranoes have been extensively described. Although numerous behavioral (Zeeg & Puss, 1931; Roux & Combaluzier, 1932; Sinon et al., 1948) (…) studies have permitted a valuable description of these typical responses, neuroanatomical, as well as neurophysiological date, are, in spite of their number, surprisingly confusing. In their henceforth late twenties’ classical demonstrations, Chou & Lai (1927a, b, c, 1928 a,b, 1929 a, 1930) have ruled out the hypothesis of a pure facio-facial nociceptive reflex that has been advanced for many years by a number of authors (…). Since that time, numerous observations have been made that have tried to decipher the tangling puzzle as well as the puzzling tangle of the afferent and/or efferent sides of the YR and led to the rather chaotic involvement of numberless structures and paths : trigeminal (Von Aitick, 1940), quadritrigeminal (Van der Deder, 1950), … »


George Perec, Cantatrix sopranica L. et autres écrits scientifiques
texte complet sur le site de l’université de Rouen

Illustration : Hergé, Bianca Castafiore dans son costume de Marguerite du Faust de Gounod

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« Souvent, il m’arrive de ramasser dans un bocal un peu d’eau vaseuse de la rivière, et quand j’arrive à la maison, je la vide dans un bol de porcelaine blanche. Je reviens voir, quand la vase s’est déposée, et j’aperçois sur le fond les traces de minuscules limnées, puis une planaire ou deux dont les méandres suivent la ligne de niveau de l’eau, des vers de vase qui dansent un shimmy effréné, et quand enfin mes yeux se sont adaptés à ces dimensions, je distingue des amibes. Tout d’abord, les amibes ont l’air de muscae volitantes, ces petites taches incurvées que l’on croit voir bouger dans ses yeux quand on regarde fixement un mur éloigné. Puis je vois ces amibes comme des gouttes d’eau figées, bleuâtres, translucides, comme de petits éclats du ciel dans le bol. Enfin j’en choisis une, et je m’en remets à l’idée que peut se faire cette amibe, disons, du soir qui tombe. Je la vois qui laisse glisser devant elle un pied granuleux et qui va son insondable chemin mouillé. Ses impressions sensorielles, que rien ne réordonne, incluent-elles la féroce convergence de mes yeux ? Vais-je l’emmener dehors, pour lui montrer Andromède, et en mettre plein la vue à son petit endoplasme ? J’agite l’eau avec un doigt, au cas où elle manquerait d’oxygène. Peut-être devrais je me procurer un aquarium tropical avec appareil à bulles et éclairage automatiques, et garder celle-là comme animal de compagnie. Bonne idée : elle pourrait ensuite raconter à ses descendants mitotiques que l’univers fait soixante centimètres sur un mètre cinquante, et que, si l’on écoute avec attention, on arrive à entendre la vibrante musique des sphères. »

Annie Dillard, Pélerinage à Tinker Creek

Illustration : Arcella sp. / from Hyotaro-ike Pond, Tennodai, Tsukuba / Ibaraki Pref., Japan / Microscope:Leica DMRD (DIC) sur http://en.wikipedia.org/wiki/Arcella