Dans la grande amitié des animaux, des arbres et des herbes… (*)

gallen kalela_clous above a lake
« Nous pêchâmes des perches multicolores qui, posées sur l’herbe, frétillaient et étincelaient autant que les coqs des contes japonais : un gardon gris étain, des grémilles avec deux petites lunes en guise d’yeux, des brochets qui faisaient cliqueter vers nous leurs dents fines comme des aiguilles.
L’automne mariait soleil et brumes. Les arbres effeuillés de la forêt laissaient voir de lointains nuages et un ciel d’azur, profond.
La nuit frôlait l’horizon, les étoiles tremblaient, tressaillaient dans les buissons qui entouraient notre campement.
Nous tenions le feu allumé jour et nuit afin d’éloigner les loups. Au loin, de l’autre côté du lac, ils poussaient de faibles hurlements, inquiets de la fumée, des cris et des rires des hommes.
Nous étions persuadés que le feu effrayait les animaux. Un soir, pourtant quelque chose se mit tout à coup à renifler furieusement dans l’herbe près du feu. L’animal resta invisible.
En alerte, il courait tout autour de nous, s’ébrouait rageusement et bruyamment dans les hautes herbes, sans pour autant laisser pointer une oreille.
De la poêle où cuisaient des pommes de terre s’échappait une odeur fine et agréable ; elle avait manifestement attiré l’animal.
(…)
Ce soir-là, tout ce qui nous entourait nous paraissait insolite : la lune tardive qui étincelait au dessus des lacs obscurs, les nuages qui s’élevaient pareils à des montagnes couvertes de neige rosée ; et même le mugissement familier des grands pins.
(…), le premier, entendit l’animal renâcler et nous fit taire. Le silence s’installa.  Chacun retint sa respiration mais ne put s’empêcher de tendre le bras vers son fusil à deux coups. Dieu sait à quel animal nous avions à faire !
Une demi-heure plus tard, un petit museau noir et humide semblable à une truffe de cochon dépassa de l’herbe. Et huma longuement l’air en frémissant d’impatience. Puis, nous vîmes apparaître une gueule effilée, des yeux noirs pénétrants et, pour terminer, une fourrure rayée.
Un petit blaireau émergea des broussailles. Il marqua l’arrêt et m’examina attentivement. Puis il s’ébroua d’un air dégoûté et s’avança en direction de la poêle. »
Constantin Paoustovski, La tanche d’or, traduit du russe par Alain Capon, Editions de l’Aube


Illustration : Nuages au-dessus d’un lac, Akseli Gallen-Kallela, 1904-1906

(*) Le titre vient de l’expression de Georges Nivat, qui préface l’ouvrage.

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3 commentaires
  1. Je retrouve dans la peinture du finlandais Akseli Gallen-Kallela (1865-1931) le style pictural de son contemporain, le peintre canadien J. E. H. MacDonald (1873-1932) du Groupe des Sept (voir son tableau du lac O’Hara) : même utilisation des couleurs primaires et de simplification des formes du paysage, mêmes contrastes violents entre ombre et lumière. En janvier 1913, MacDonald et son ami Lawren Harris se rendent à Buffalo, dans l’État de New York, visiter une exposition de peintres paysagistes scandinaves dont le thème principal est la représentation de la nature nordique. Cette exposition aura une influence déterminante sur la définition de leur style pictural et la suite de leurs œuvres.

    • Oui, j’avais fait le rapprochement avec MacDonald en voyant votre billet.
      Dans mon esprit, Gallen-Kallela voisine avec… Malaparte, car je l’ai découvert en cherchant à voir sur le net des oeuvres de Carl Hill, dont le prince Eugène, dans Kaputt, dit qu’il est fou car il peint les chevaux comme des paysages.
      On parle beaucoup de paysages, dans Kaputt, et de chevaux…

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