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Archives Mensuelles: juillet 2015

Apocalypsisconfiguris

« Nul n’ignore, dit-il, personne n’ignore que le camp est le seul lieu non imaginaire où la vie vaille la peine d’être vécue, peut être parce que la conscience de vivre s’y enrichit de la conscience d’agir en compagnie des autres, dans un effort de survie collectif, un effort certes vain et pénible, mais dont la noblesse est inconnue de l’autre côté des barbelés, et aussi parce que la conscience de vivre est satisfaite de voir qu’enfin tout autour de soi les classes ont été abolies. Ailleurs, à l’extérieur, il faut attendre les périodes de désastre ou les guerres pour qu’un sentiment équivalent se fasse jour. Le camp n’a pas besoin, lui, que se succèdent les cataclysmes ou que pleuvent les bombes pour que chez ses habitants fleurissent entraide et fraternité fatalistes. Nul n’ignore que le camp est plus inconfortable mais plus fraternel que les terres qui composent le reste du monde. Que ce soit au coeur ou à la périphérie du camp, aucun penseur n’y prononce des appels au meurtre colle tif, des incitations aux progromes ou à l’intolérance politique, religieuse ou ethnique. Le camp est un endroit où les assassins n’agissent que dans les cas de nécessité absolue, ou par lubie ou par passion, ou encore parce qu’ils ont un nouveau couteau à tester, mais jamais pour des raisons futiles et répugnantes comme cela se produit à l’extérieur. Qu’on choisisse une approche globale ou au contraire très détaillée pour l’analyser, le camp ne présente que des avantages pour la population qui s’y trouve rassemblée, et c’est pourquoi une large majorité des malheureux qui vivent encore à l’extérieur du camp essaie à tout prix d’y accéder, rêve en permanence du camp et jalouse ceux et celles qui ont pu y entrer avant eux. Rares sont les adversaires du camp à l’intérieur du camp, et décousue reste leur argumentation en faveur des modes d’existence qui à l’extérieur des barbelés stagnent ou dégénèrent dans la barbarie inégalitaire. En nombre infime sont les théoriciens du camp qui appellent à quitter le camp, qui dénigrent le camp ou songent à une abolition du système des camps, ou qui préconisent une ouverture plus grande sur l’au-delà des barbelés et recommandent le fusion du camp avec les territoires de l’extérieur. Tenus depuis les fenêtres des établissements psychiatriques, leurs discours sons écoutés mais ne suscitent aucune adhésion. Si des applaudissements éclatent, c’est le plus souvent pour saluer l’humour dont ils ont fait preuve et leurs grimaces comiques. Il faudrait en effet avoir l’esprit aussi dérangé qu’eux pour apprécier sur le fond leurs divagations d’insanes. En résumé, dans le camp, nul individu doué de raison ne remet en cause la supériorité humaniste de la société qui s’épanouit en deçà des clôtures, et nul ne s’aventure à nier des siècles d’acquis carcéraux et d’améliorations  incessantes dans les aménagements, dans la philosophie et dans la logique intime et fondamentale du camp. C’est comme ça. »

Antoine Volodine, Terminus radieux


Illustration : Apocalypsis cum figuris, source BNF Gallica

Anthropic_Farm_Units

Passionnant, cet article de Wikipedia sur les unités de mesure anglo-saxonnes.

On peut y lire que « la verge (yard) est l’étalon métrologique officiel », ce qui laisse songeur.

On peut ensuite laisser son imagination dériver en découvrant les unités spécifiques, depuis le poppyseed (grain de pavot) jusqu’au fathom (brasse) en passant par le pica (pica) et le nail (clou).

Mais quand on arrive aux mesures de superficie, retour sur terre (!) : il faut s’accrocher dur pour suivre les modes de calcul des mesures agraires, dérivées des mesures romaines, puisque « la largueur d’une labourée de bœufs anglaise est par définition la diagonale d’un champ carré romain de quatre arpents romains (actus) des deux côtés » et que c’est « par la triangulation rationnelle du carré, (qu’)on obtient la longueur du sillon anglais, le furlong, ainsi que la longueur du pied anglais. »


Illustration : Rapports entre les différentes unités de superficie, Wikipedia.
This derivative work depicts six historical units of land measurement: the furlong, the rod, the oxgang, the virgate, the carucate, and theacre. This work is a derivative of Ploughmen.–Fac-simile of a Miniature in a mediaeval manuscript published by Shaw, with legend « God Spede þe plough, and send us korne enow. » Note that « þe » should be transliterated « the ». Project Gutenberg text 10940 Title: Manners, Custom and Dress During the Middle Ages and During the Renaissance Period

Mongolie-31

« De temps en temps il foulait des endroits humides. Il s’arrêtait alors pour voir s’il n’y avait pas à proximité une source ou un étang dans quoi il pourrait boire et remplir sa bouteille ainsi que celle qu’il avait prise à la ceinture de Vassilissa Marachvili. La terre était mouillée et parfois elle avait une consistance boueuse, mais il ne trouvait jamais d’eau sous une forme récupérable. Il s’acharnait une ou deux minutes, fouillait dans les buissons d’argamanche, de gourgoule-des-pauvres, pourtant communes près des points d’eau. Il écartait en vain les tiges pulpeuses des lancelottes, des grumes-amères. Puis, en grommelant un bref chapelet de jurons, il reprenait son chemin.

Herbes qui font barrage contre les mollets, contre les genoux, contre les cuisses. Herbes rarement cassantes, à l’exception de la dame exquise, de la regrignelle, de la civemorte-à-panaches, de la folle-en-jouisse. Herbes dures, élastiques, violentes. Herbes qui s’effacent au moindre contact, comme la tortepousse, la fine-brousse, la majdahar, la souffe-magnifique, la bourbeblaire-pèlerine, la mère-du-lépreux. Herbes que le pied n’écrase pas quoi qu’il arrive. Herbes qui répandent des odeurs fortes et désagréables, telles la torchepotille ou la pugnaise-des-errantes, et même pestilentielles, comme la dangue-à-clochettes. Herbes rassemblées en haies difficiles à franchir. Herbes qui exhalent leur parfum avec l’arrivée du soir. Herbes au suc âcre. Herbes au suc capiteux, telle la diaze-lumière ou dive-diaze. Vert foncé, vert émeraude, vert jaunissant, vert argenté comme la terbabaire-du-camelot, vert bronze comme la terbabaire-du-ravin. Graines, vert terne, vert brillant, épis. Nulle fleur. Herbes qui n’évoquent rien, sinon la fadeur et l’absence. Herbes douces, sans vigueur. Larges étendues moins chargées en insectes que pendant les mois d’été, mais tout de même vibrantes de sauterelles, de mouches.

Le bruit de cette avancée. Sa violence crissante. Un homme avance à allure forcée au milieu d’une végétation qui ne lui témoigne aucune bienveillance. Un homme traverse la steppe au lieu de dormir à jamais sur la terre. Un homme casse le silence des herbes. »

Antoine Volodine, Terminus radieux


Illustration : Steppe de Mongolie, photo trouvée chez One World To See

Hippocampe-feuille-le-dragon-de-mer-feuillu-photo-01

Qu’elle est divertissante, et fraîche et drôle cette transposition de Phèdre, tragédie antique et racinienne, chez les poissons !

« Notez que jusqu’ici elle n’a rien voulu dire ; ni même à sa nourrice – celle-ci et sa suivante sont le même personnage. C’est de cette autre que l’on va tout d’abord essayer de tirer des confidences. C’est peut être assez facile. Ils sont là tout un peuple jacassant, remuant, trépignant, lancinant, qui exige le jour complet sur cette affaire. […] Il est de toute évidence qu’elle va parler. […] On respecte, on attend. Qui, « on » ? Tout ce peuple : des crabes, des crevettes, des éponges, des bouts d’asphodèles et de plantes et de choses, des poissons ronds comme des tubs qui ne sont qu’un oeil, d’autres qui ont des dents et un écartement comme de longs fins ciseaux attendris sur l’exquisité d’une sempiternelle viande pourrie ; d’autres au travers desquels il se discerne par solennelles étapes ce qu’ils mangent, qui ne sont qu’une plaque de gélatine surmontée d’une bourgeoise brune moulure ; d’autres qui sont des bouts d’orange, exactement , et qui montent-descendent, montent-descendent ; une grande gâcheuse qui se plaint et gesticule ; une scie, un bandage, une espèce d’arbre, des jonchets ; une carte à jouer qui fume et salue ; une boîte, un fil de fer, mille poux, des cônes qui élancent et interrompent une lumière ; quinze rangées d’yeux, du bois, une phénoménale chaîne jurassique qui n’est qu’une bouche plate ouverte. Tout cela forme une hauteur qui avance et recule devant elle comme un vertigineux rideau de théâtre. Aussi elle n’en peut plus. Elle précise, maintenant. On lui demande, elle répond. »

Charles-Albert Cingria, Hippolyte Hippocampe, dans Bois sec, Bois vert, Editions l’Age d’Homme


Illustration : Hippocampe feuille, pêchée en plongeant chez PhotoMonde

3 Sky and Water

Attribué à Zinoviev :

Le pessimiste : « Ca ne peut pas aller plus mal. »
L’optimiste : « Mais si, mais si… »

Piqué à l’excellent – et un peu disparu – illustrateur Pessin :

– D’après une étude d’une université de Nuremberg, les pessimistes vivraient plus longtemps.
– Ne te réjouis pas trop vite !


Illustration : M. C. Escher, Le ciel et la mer

duel_demitty_scheffer

« Le marquis de Villemaurin, vieux raffiné des plus compétents en matière de point d’honneur, disait que le duel est un jeu noble, où tout, depuis le commencement jusqu’à la fin de la partie, doit être correct. Or, un coup de poing dans le nez pour une demoiselle Victorine Tompain était la plus ridicule entrée de jeu qu’on pût imaginer. »

Edmond About, Le nez d’un notaire, 1862


Illustration : Duel entre M. Jean de Mitty et M. Robert Scheffer à Paris, photo tirée d’un article du Figaro, 30 septembre 1910