Un homme casse le silence des herbes

Mongolie-31

« De temps en temps il foulait des endroits humides. Il s’arrêtait alors pour voir s’il n’y avait pas à proximité une source ou un étang dans quoi il pourrait boire et remplir sa bouteille ainsi que celle qu’il avait prise à la ceinture de Vassilissa Marachvili. La terre était mouillée et parfois elle avait une consistance boueuse, mais il ne trouvait jamais d’eau sous une forme récupérable. Il s’acharnait une ou deux minutes, fouillait dans les buissons d’argamanche, de gourgoule-des-pauvres, pourtant communes près des points d’eau. Il écartait en vain les tiges pulpeuses des lancelottes, des grumes-amères. Puis, en grommelant un bref chapelet de jurons, il reprenait son chemin.

Herbes qui font barrage contre les mollets, contre les genoux, contre les cuisses. Herbes rarement cassantes, à l’exception de la dame exquise, de la regrignelle, de la civemorte-à-panaches, de la folle-en-jouisse. Herbes dures, élastiques, violentes. Herbes qui s’effacent au moindre contact, comme la tortepousse, la fine-brousse, la majdahar, la souffe-magnifique, la bourbeblaire-pèlerine, la mère-du-lépreux. Herbes que le pied n’écrase pas quoi qu’il arrive. Herbes qui répandent des odeurs fortes et désagréables, telles la torchepotille ou la pugnaise-des-errantes, et même pestilentielles, comme la dangue-à-clochettes. Herbes rassemblées en haies difficiles à franchir. Herbes qui exhalent leur parfum avec l’arrivée du soir. Herbes au suc âcre. Herbes au suc capiteux, telle la diaze-lumière ou dive-diaze. Vert foncé, vert émeraude, vert jaunissant, vert argenté comme la terbabaire-du-camelot, vert bronze comme la terbabaire-du-ravin. Graines, vert terne, vert brillant, épis. Nulle fleur. Herbes qui n’évoquent rien, sinon la fadeur et l’absence. Herbes douces, sans vigueur. Larges étendues moins chargées en insectes que pendant les mois d’été, mais tout de même vibrantes de sauterelles, de mouches.

Le bruit de cette avancée. Sa violence crissante. Un homme avance à allure forcée au milieu d’une végétation qui ne lui témoigne aucune bienveillance. Un homme traverse la steppe au lieu de dormir à jamais sur la terre. Un homme casse le silence des herbes. »

Antoine Volodine, Terminus radieux


Illustration : Steppe de Mongolie, photo trouvée chez One World To See

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7 commentaires
    • qu’elle est douce, la folie des herbes, comparée à celle des hommes !

      • Vous êtes une adepte de la folie douce ?

      • non, une dégoûtée de la folie des hommes… mais c’est aussi banal qu’un four du coin.

    • Oui mais le reste du texte décrit un monde russe d’après l’apocalypse nucléaire où même la taïga est menaçante pour les rares rescapés…

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