Dialectique du camp

Apocalypsisconfiguris

« Nul n’ignore, dit-il, personne n’ignore que le camp est le seul lieu non imaginaire où la vie vaille la peine d’être vécue, peut être parce que la conscience de vivre s’y enrichit de la conscience d’agir en compagnie des autres, dans un effort de survie collectif, un effort certes vain et pénible, mais dont la noblesse est inconnue de l’autre côté des barbelés, et aussi parce que la conscience de vivre est satisfaite de voir qu’enfin tout autour de soi les classes ont été abolies. Ailleurs, à l’extérieur, il faut attendre les périodes de désastre ou les guerres pour qu’un sentiment équivalent se fasse jour. Le camp n’a pas besoin, lui, que se succèdent les cataclysmes ou que pleuvent les bombes pour que chez ses habitants fleurissent entraide et fraternité fatalistes. Nul n’ignore que le camp est plus inconfortable mais plus fraternel que les terres qui composent le reste du monde. Que ce soit au coeur ou à la périphérie du camp, aucun penseur n’y prononce des appels au meurtre colle tif, des incitations aux progromes ou à l’intolérance politique, religieuse ou ethnique. Le camp est un endroit où les assassins n’agissent que dans les cas de nécessité absolue, ou par lubie ou par passion, ou encore parce qu’ils ont un nouveau couteau à tester, mais jamais pour des raisons futiles et répugnantes comme cela se produit à l’extérieur. Qu’on choisisse une approche globale ou au contraire très détaillée pour l’analyser, le camp ne présente que des avantages pour la population qui s’y trouve rassemblée, et c’est pourquoi une large majorité des malheureux qui vivent encore à l’extérieur du camp essaie à tout prix d’y accéder, rêve en permanence du camp et jalouse ceux et celles qui ont pu y entrer avant eux. Rares sont les adversaires du camp à l’intérieur du camp, et décousue reste leur argumentation en faveur des modes d’existence qui à l’extérieur des barbelés stagnent ou dégénèrent dans la barbarie inégalitaire. En nombre infime sont les théoriciens du camp qui appellent à quitter le camp, qui dénigrent le camp ou songent à une abolition du système des camps, ou qui préconisent une ouverture plus grande sur l’au-delà des barbelés et recommandent le fusion du camp avec les territoires de l’extérieur. Tenus depuis les fenêtres des établissements psychiatriques, leurs discours sons écoutés mais ne suscitent aucune adhésion. Si des applaudissements éclatent, c’est le plus souvent pour saluer l’humour dont ils ont fait preuve et leurs grimaces comiques. Il faudrait en effet avoir l’esprit aussi dérangé qu’eux pour apprécier sur le fond leurs divagations d’insanes. En résumé, dans le camp, nul individu doué de raison ne remet en cause la supériorité humaniste de la société qui s’épanouit en deçà des clôtures, et nul ne s’aventure à nier des siècles d’acquis carcéraux et d’améliorations  incessantes dans les aménagements, dans la philosophie et dans la logique intime et fondamentale du camp. C’est comme ça. »

Antoine Volodine, Terminus radieux


Illustration : Apocalypsis cum figuris, source BNF Gallica

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