Du triomphe des femmes

vierge en gloire_1552
« Monsieur, Après les éloges que vous donnez aux femmes, résolument je ne veux plus être homme. Je m’en vais tout à l’heure porter ma chandelle au Père Bernard, afin d’obtenir de ce piteux saint ce qu’impétra l’empereur Héliogabale du rasoir de ses empiriques. Puisque les miracles qu’exhale tous les jours cette précieuse momie sont si nombreux qu’ils regorgent par-dessus les murs de la Charité jusque dans votre Parnasse, il n’est pas impossible qu’un bienheureux fasse pour moi ce que la plume d’un malheureux poète a bien fait pour Tirésias ; mais en tout cas c’est à faire à me tronçonner d’un coup de serpe le morceau qui me fait porter un caleçon.
La sotte chose, en effet, de ne se masquer qu’au carnaval ! Je ne l’eusse, par ma foi, pas cru, si vous ne m’eussiez envoyé votre livre. Oh ! que Notre-Seigneur savait bien ce que vous écririez un jour là-dessus ; quand il refusa d’être fils d’un homme et qu’il voulut naître d’une femme, sans doute il connaissait la dignité de leur sexe, puisque notre grand-mère ayant tué le genre humain dans une pomme, il jugea glorieux de mourir pour le caprice d’une femme, et méprisa cependant de venger l’injure de sa mort, à cause que c’étaient seulement des hommes qui l’avaient procuré. C’est aussi une marque évidente de l’estime particulière qu’il en a toujours faite, de les avoir choisies pour nous porter.
[…]
Oui, Monsieur, chaque période de votre livre est un char de victoire où elles triomphent plus superbement que les Scipions ni les Césars n’ont jamais fait dans Rome. Vous avez fait de toute la terre un pays des Amazones et vous nous avez réduits à la quenouille.
Enfin, l’on peut dire qu’auparavant vous, toutes les femmes n’étaient que des pions que vous avez mis à dame. Nous voyons bien cependant que vous nous trahissez, que vous tournez casaque au genre masculin pour vous ranger de l’autre. Mais comment vous punir de cette faute ? Comment se résoudre à diffamer une personne qui a fait entrer nos mères et nos sœurs dans son parti ?
Et puis, on ne saurait vous accuser de poltronnerie, vous étant rangé du côté le plus faible, ni votre plume d’être intéressée, ayant commencé l’éloge des dames en un âge où vous êtes incapable d’en recevoir des faveurs. Confessez pourtant, après les avoir fait triompher et avoir triomphé de leur triomphe même, que leur sexe n’eût jamais vaincu sans le secours du nôtre.
Ce qui m’étonne, à la vérité, c’est que vous ne leur avez point mis en main, pour nous détruire, les armes ordinaires ; vous n’avez point cloué des étoiles dans leurs yeux ; vous n’avez point dressé des montagnes de neige à la place de leur sein ; l’or, l’ivoire, l’azur, le corail, les roses et les lis n’ont point été les matériaux de votre bâtiment, ainsi que de tous nos écrivains modernes, qui, malgré la diligence que fait le soleil pour se retirer de bonne heure, ont l’impudence de le dérober en plein jour ; et des étoiles aussi, que je ne plains pas pour leur apprendre à ne point tant aller la nuit ; mais ni le feu ni la flamme ne vous ont point donné de froides imaginations : vous nous avez porté des bottes dont nous ignorons la parade.
Jamais homme n’a monté si haut sur des femmes. Enfin je rencontre dans ce livre des choses si divinement conçues que j’ai de la peine à croire que le Saint-Esprit fût à Rome quand vous le composâtes. Jamais les dames n’ont sorti de la presse en meilleure posture, ni moi jamais mieux résolu de ne plus aller au tombeau du Père Bernard pour voir un miracle, puisque Monsieur de Gerzan loge à la porte de l’église. Ô dieux ! encore une fois, la belle chose que vos Dames ! Ah ! Monsieur, vous avez tellement obligé le sexe par ce panégyrique que pour mériter aujourd’hui l’affection d’une reine, il ne faut qu’être, Madame (sic !), Votre serviteur. »

 

Savinien de Cyrano de Bergerac, A Monsieur de Gerzan sur son Triomphe des femmes (source : Wikipedia)

Illustration : Miquel Vérini, Assomption de la Vierge, depuis Rosalis, la bibliothèque numérique de Toulouse

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