Le vin de Coiffy

1346145408_Apance Amance-vignes de Coiffy le Haut

« C’est un département de France fort méconnu. La Meuse, et la Seine, et la Marne y prennent leur source, dans la lumière verte et mauve des crêtes forestières. Lorsque le législateur sourcilleux codifia le droit quasi divin du vignoble, il oublia jusqu’à l’existence des côteaux de là-bas, que la vigne aujourd’hui n’habite presque plus. Mais qu’importe. Souvent je rêve de retourner vivre entre les ondulations du Vallage et du Bassigny.

Comment peut-on rêver vivre en Haute-Marne, me demandent mes amis. Il faut peut être apprendre à s’enfoncer au plus secret des provinces, et n’espérer que le mystère d’un terroir peu glorieux. Au détour d’un chemin vicinal, tout à coup le soleil, entre deux nuées d’orage, éclaire trois rangs de gris meunier, à la taille longue, au pied de ces vieux cerisiers qui portent les guignes, prometteuses des parfums de kirsch. (…)La truite et le brochet peuplent encore les cours d’eau, et j’ai mangé dans des auberges perdues au diable les écrevisses les plus savoureuses qui soient dans ma mémoire. La rivière s’appelait l’Amance, elle arrose le bourg où est né Marcel Arland. Ce bourg, Varennes-sur-amance, ses pieux habitants l’ont rebaptisé Terre natale, parce que c’est le titre d’un livre nostalgique et mélodieux d’Arland.

De Terre natale à Coiffy, il n’y a que la distance d’un saut de carpe. Nous allions à Coiffy-le-Haut cueillir des questches. Comme ma paresse est inqualifiable, j’ai laissé mes compagnons dévaliser le verger. Dans une trouée, le clocher de Coiffy-le-Bas brillait du bleu de toutes ses ardoises sous le soleil d’arrière-été. Je suis descendu lentement vers le village, avec une idée de fraîcheur et d’estaminet. Bien sûr, près de l’église, il y a toujours un bistro. Et celui-ci possédait une tonnelle. J’ai commandé du vin, à tout hasard.
C’est ainsi que j’ai découvert le vin de Coiffy. Un chardonnay doré comme la mirabelle, un rien pointu, gonflé d’arômes paysans, avec un petit arrière-goût d’herbes sauvages. Au crépuscule, le patron m’a proposé des truites. Mes amis cueilleurs de quetsches m’ont rejoint.
– Qu’est-ce que tu attends ? m’ont-ils demandé.
Le poisson, bien sûr.
Et, comme je ne suis qu’un plumitif un rien pédant et très ivrogne, j’ai cité ce mot d’un comédien du XVIIIème siècle, le sieur Dessearts, né sous les remparts de Langres :
N’oubliez jamais que le poisson doit être attendu comme la pension d’un homme de lettres qui n’a jamais fait d’épîtres aux ministres, ni de madrigaux à leurs maîtresses.
Là-dessus, nous avons commandé d’autres bouteilles. »

Jean-Claude Pirotte, Les contes bleus du Vin.


Illustration : Les vignes de Coiffy-le-Haut

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