L’échevau rouge

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« D’où, de qui, pouvait provenir ce brin de laine rouge trouvé sur ma sente terne ? C’était perdu d’un tricot de bergère… Et au bout de cinq ou six passages, comme c’était toujours là, que personne ne revenait le prendre, je le ramassai. Pourquoi ? me suis-je demandé.

La couleur vive est jolie, me dis-je. Il n’y a rien d’aussi insolent dans ma chambre. Tous mes autres objets ont également une couleur, mais pas criarde comme celle-ci. Je me suis épris d’amour pour ce bout tortillé de laine rouge. Le voici qui me tient compagnie. Où qu’on le balance il s’accroche à n’importe quoi. Certes, il fait extraordinairement complémentaire au chandail bleu que je porte. Tout de même un petit bout de laine rouge comme cela…

Et je me suis rappelé !

C’était sur une falaise d’où la vue s’étendait sur la mer. Une jeune femme brodait en gardant une chèvre. Elle possédait dans sa jupe la clef de l’église que j’étais venu visiter. Une chapelle de campagne, à vrai dire. Notre Dame de ceci ou de cela, mais qui sont souvent très attendrissantes et belles. Je vins vers la Bigouden. Elle était en train de broder d’or un gilet extrêmement rouge comme cet écheveau ramassé aujourd’hui. Elle me tendit la grande clef aimablement, avec un bon sourire comme en ont les sauvages lointains. Après la visite du sanctuaire (merveilleux, comme la plupart des chapelles bretonnes, disons-le en passant) je vins m’asseoir auprès de la brodeuse sur l’autre bout de la pierre.

– Alors, ça va ? lui dis-je.

Elle me répondit surtout avec ses beaux yeux bruns, car elle s’exprimait difficilement en français, et moi bien mal en breton.

– Tu fais quoi là ?

– C’est un gilet pour mon oncle, dit-elle, surprise qu’on s’intéresse à son travail. Pour la fête.

O l’adorable accent de Cornouailles ! « Grappe du Scorff ! Fleur de blé noir !  » A toi Brizeux, mon doux ! Marie !

La magnifique broderie d’or sur l’écarlate du gilet luisait dans le crépuscule. L’heure s’avançait et nous nous levâmes. Dans le chemin, soudain, comme une gamine, elle me prit la main gentiment et chaudement. La chèvre trottait devant nous. Quelle douceur, quelle amitié candide dans ce geste ! Je vous remercie, Seigneur, de m’avoir fait connaître de pareilles minutes ! C’est vrai que les jeunes filles n’ont rien à craindre d’un poète.

– Pourquoi tu pleures ? elle me demanda.

– Parce que les premières étoiles viennent de s’allumer, tu ne les vois pas ?

– Bien oui. Tiens, je t’accroche mon dernier bout de laine. Maintenant, il faut que je rentre chez moi.

C’était un fil de laine rouge sur ma veste.

Et voilà pourquoi c’est devenu un si grand souvenir. »

Adrian Miatlev, Anticontes moraux


Illustration : écheveaux teints en garance, piquée au site http://www.moutondescarpates.com

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3 commentaires
    • Vous-même nous en tricotez souvent de belles, d’histoires… quand ce n’est pas que vous brodez !

  1. Cela me rappelle mes courses en haute montagne où égarés lors de l’escalade de parois rocheuses nous tentions de retrouver la voie à emprunter en recherchant les petits bouts de laine laissés par les chaussettes de nos prédécesseurs sur le granit des rochers.

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