Hypothèse sur les débuts d’une rancune cétacéenne

Occator_Nasa

« Moby Dick n’est plus une baleine blanche, mais une baleine blanche avec grief – son intelligence devrait y gagner, à croire que l’apparition d’une conscience dans l’histoire de l’Evolution a été déclenchée un beau matin par la rancune : avant ça, une adorable bêtise opulente de mammifère ; après ça, les débuts de l’intelligence tourmentée, assise sur un clou, attentive au moindre bruit, acérée et insatisfaite, creusant toujours davantage, à commencer par elle-même, dans l’espoir de trouver du réconfort ou l’explication de sa colère. Moby Dick en vient presque à s’affûter (1) : la vengeance est un objet nouveau pour elle, le besoin de comprendre l’incite à combiner d’autres formes de raisonnement avec toutes les variétés de la rancune, la rancune mélancolie, ou soif de justice, ou comptabilité, compétition, mimétisme, ou renversement du syndrome de Stockholm, puis voracité, projet de crime parfait, ébauche d’un portrait du genre humain – et voilà comment le désir de vengeance incite à concevoir l’anthropologie d’une part,  d’autre part le Droit, le Droit du point de vue de la baleine, puis une « Ethique déployant ses corollaires de la Polynésie à l’embouchure du Saint-Laurent ». Toujours parmi la confrérie des cétologues, les plus enthousiastes émettent l’hypothèse (émettent puis chérissent) selon laquelle Moby Dick aurait été capable si elle en avait eu le temps de reconstituer les chapitres de la Phénoménologie de l’Esprit (d’autres disent Critique de la raison pure) ; ils se querellent, et pendant ce temps-là la question de savoir si la baleine est mâle ou femelle est négligée une fois de plus). »

(1) Ce n’est pas aussi simple : l’affût altéré par le sommeil.

Pierre Senges, Achab (séquelles)

En commençant la lecture de ce pavé d’un auteur très parisien et très Verticales, j’ai d’abord eu la réjouissante surprise de tomber sur un Chevillard.
Disons, un frère aîné de Chevillard, dont la plaisante prolixité déploierait au fil des phrases une envergure plus universelle que celle de son cadet.
Et puis voilà qu’au milieu des références culturelles obligées,  le même me surprend par ses touches de moraliste, des touches qui font mouche.
Une journée qui s’achève par la (re)découverte d’un auteur est une journée qui vaut d’avoir été vécue !


Illustration : Le cratère Occator, sur l’astéroïde Cérès, courtesy of  the NASA

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2 commentaires
  1. Je crois qu’il a publié un livre sur Lichtenberg, l’auteur d’aphorismes que j’aime particulièrement.

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