Petite musique du Mur

mstislav-rostropovitch-jouant-au-pied-du-mur-de-berlin-le-11-novembre-4037504gevvg_1713« Avant je me moquais de ceux qui croyaient qu’il existait une sorte de dieu qui lisait dans nos pensées. Comme une autorité qui voyait tout, qui savait tout, à qui on ne pouvait rien cacher. Je trouvais ça un peu naïf. Mais plus maintenant. Le maître d’orchestre, membre du Parti, a tout de suite détecté qu’il se passait de drôles de choses dans ma tête. Mes yeux fermés ont-ils attiré son attention ? Maintenant je dois faire attention à ce que je pense. Dans mes rêves, je ne dois plus rejoindre Tabea, je dois l’effacer de ma mémoire, elle ne doit plus revenir dans ma tête, non non, trop dangereux. Je dois cacher ce qui se raconte dans mon cerveau et dans mon coeur. Sinon, je vais me faire repérer à chaque coin de rue par une milice.
J’essaie alors de ne pas penser. Ca me demande un effort dingue. Parce qu’il y a toujours un truc qui te traverse l’esprit sans que tu ne puisses rien y faire. Un dialogue intérieur qui surgit sans crier gare, pareil à un écho du dehors. C’est tout simplement impossible. C’est comme si on demandait à l’atmosphère de se vider de son air. Alors j’essaie de penser à un ciel bleu. Mais c’est risqué, parce que l’on peut interpréter cela comme une envie de s’envoler. Une étendue calme sur la mer, même chose. On va croire que je projette une évasion en barque. Si je me concentre sur mon lit, on va suspecter une fuite avec des draps noués le long de la gouttière de l’immeuble. Et si je lorgne mentalement du côté de la nourriture, on va sentir que je projette une grève de la faim. C’est de la torture mentale. Un kit pour devenir dingo.
Alors je regarde le mur, et cela m’aide beaucoup. Je fixe le mur et là, franchement, je ne pense à rien. Mais pas longtemps. Mes yeux attrapent une fissure et la suivent. Cela raconte déjà une histoire de mouvement. L’histoire d’une fissure dans un mur qui voudrait s’échapper et qui progressivement trace son sillon dans la pierre. Derrière moi, le martèlement des pas de soldats. Une ronde. Aïe, s’ils me demandent à quoi je pense, je suis mort. Je vais rougir. Ils vont croire que j’ai quelque chose à cacher, ce qui sera un peu vrai. Je vais leur raconter que je joue de la contrebasse dans ma tête, parce que c’est aussi comme cela que l’on travaille, en jouant dans sa tête, en se remémorant les gestes, les positions, les réflexes, les sensations.  (…)
La patrouille passe devant moi sans m’accorder le moindre regard. Soulagement. J’ai peut être l’étoffe d’un héros. Satisfaction. Puis les deux soldats s’arrêtent à quelques mètres, pour allumer une cigarette. Ils regardent un long moment vers l’Ouest, et l’un demande :
– A quoi penses tu ?
– A la même chose que toi.
– Alors je dois t’arrêter ! dit le premier, en le braquant avec son fusil.
L’autre lève les bras et avance sous la menace. Puis plus loin, je les entends rire. »

Hervé Mestron, Génération Mur

Lectrice dans le cadre d’un prix de littérature pour lycéens, je découvre cet ouvrage qui narre avec humour et délicatesse la vie à Berlin-Est d’un adolescent,  musicien et adepte de skate-board.


Illustration : le 11 novembre 1989 à Berlin, Rostropovitch  célèbre la chute du Mur avec du Bach.
piquée sur le site de TF1 qui se garde bien de créditer l’image…

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