Ego de chat

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« Les pattes de chat font oublier leur existence ; on n’a jamais entendu dire qu’elles aient fait du bruit par maladresse, où qu’elles aillent. Les chats se déplacent aussi silencieusement que s’ils  foulaient de l’air ou que s’ils marchaient sur des nuages. Leur pas est doux comme le bruit d’un gong en pierre qu’on frappe dans l’eau, doux comme le son d’une harpe chinoise au fond de quelque caverne. Leur marche est parfaite comme l’intuition profonde et indescriptible des plus hautes vérités spirituelles.  (…). Je vais où je veux, j’écoute ce que je veux, je tire la langue, je secoue ma queue et je retourne calmement chez moi avec mes moustaches bien droites. Dans ce domaine, je suis d’ailleurs le chat le plus doué du Japon. Je me demande parfois même si je n’aurais pas quelque parenté avec Nekomata, le chat légendaire des livres d’histoires illustrées de jadis. On dit que les crapauds portent sur le front un joyau qui brille la nuit ; or moi je porte dans ma queue une magie héréditaire qui peut ensorceler non seulement les dieux, les bouddhas, l’amour et la mort, mais aussi la race humaine tout entière. Il m’est plus facile de traverser les couloirs de la maison Kaneda sans me faire remarquer qu’à une des Divinités Gardiennes d’écraser du pied un morceau de gélose. A ce point, je ne peux m’empêcher d’être impressionné par mes pouvoirs et je me rappelle que je les dois à ma précieuse queue.  Il me faut adorer la divinité résidant dans ma queue et prier pour la victoire dans ma guerre de chat. J’incline légèrement la tête, mais je ne suis pas tout à fait dans la bonne direction. Je dois faire trois saluts, autant que possible face à ma queue. Mais quand je me tourne pour faire face à ma queue, elle tourne naturellement en même temps que moi. Je me tords la tête en arrière pour la suivre, mais elle m’échappe toujours, gardant la même distance. Cet appendice sacré, contenant la Terre et le Ciel dans ses dix centimètres de longueur, échappe totalement à mon contrôle. Je tourne sept fois et demie à la poursuite de ma queue, puis je me sens fatigué et j’abandonne la partie. La tête me tourne un peu. Je ne sais plus très bien où je suis, mais je décide que cela n’a pas d’importance, et je me remets en marche au hasard. »

Natsume Sôseki, Je suis un chat


Illustration : Chats, Utagawa Kuniyoshi, exposé en ce moment au Petit Palais.

 

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