paysannes bergamasques

« Trimballer la merde n’est pas un sot métier après tout ; pour sûr, ce n’est pas pécher. On court des dangers, ça oui, et souvent. Mettons qu’on avance, sabots aux pieds, et que sans s’en apercevoir on écrabouille une bouse venue d’on ne sait où ; le bout des pieds s’enfonce, puis les talons de tout leur poids, et patratas : des giclures visqueuses remontent le long de la jambe comme les tentacules d’un être de merde, et voilà le sabot englouti. Et la puanteur ! Jalousement conservée, elle s’élancera à la première percée de la fiente comme le jet chaud d’une fontaine… En somme, la merde, quand on la manipule, elle a ses contre-temps, mais avec un peu d’attention, on peut jouir du plaisir d’en faire commerce et vaguer ainsi par les sentiers et les petits chemins, jardins et porcheries, découvrir le moindre bras de terre et devenir familier de toutes les fermes. On apprendra où en récolter de la fraîche sans risquer de coups de bâton, comment la touiller et la mélanger, la délayer et la conserver jusqu’au moment de la bénédiction, puis on la trimballera à travers le bourg et dans tous ses environs, là où la terre engloutit chaque pluie sans en laisser une goutte pour les cultures, s’abandonnant à son âme de bruyère. Et à la trimballer, la merde, on se comprendra avec les fermiers et les braves femmes, on apprendra à distinguer une bête d’une autre par la qualité de ses excréments – comme disait l’autre, « on chie comme on est, autant pas l’oublier parce que la merde elle te rate pas. Un jour ou l’autre, tu la bouffes ou tu plonges dedans. » Avec une honnête besogne et un peu de chance, à la fin on verra les gens lever une main pour dire bonjour et de l’autre se boucher le nez du bout des doigts en voyant passer la carriole et son odorante marchandise : « Ah, v’là le trimballe-merde qu’est arrivé ! »

Alessandro Mari, Les folles espérances


Illustration : Paysannes bergamasques, ca 1900, depuis le site Mescladis et còps de gula

 

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