Autres temps…

Talissieu

« Si nous voulons connaître la pensée intime, la passion du paysan de France, cela est fort aisé. Promenons-nous le dimanche dans la campagne, suivons-le. Le voilà qui s’en va là-bas devant nous. Il est deux heures; sa femme est à vêpres; il est endimanché; je réponds qu’il va voir sa maîtresse.

Quelle maîtresse? Sa terre.

Je ne dis pas qu’il y aille tout droit. Non, il est libre ce jour-là, il est maître d’y aller ou de n’y pas aller. N’y va-t-il pas assez tous les jours de la semaine?… Aussi il se détourne, il va ailleurs, il a affaire ailleurs… Et pourtant, il y va.

Il est vrai qu’il passait bien près; c’était une occasion. Il la regarde, mais apparemment il n’y entrera pas; qu’y ferait-il?… Et pourtant il y entre.

Du moins, il est probable qu’il n’y travaillera pas; il est endimanché; il a blouse et chemise blanches.—Rien n’empêche cependant d’ôter quelque mauvaise herbe, de rejeter cette pierre. Il y a bien encore cette souche qui gêne, mais il n’a pas sa pioche, ce sera pour demain.

Alors, il croise ses bras et s’arrête, regarde, sérieux, soucieux. Il regarde longtemps, très longtemps, et semble s’oublier. À la fin, s’il se croit observé, s’il aperçoit un passant, il s’éloigne à pas lents. À trente pas encore, il s’arrête, se retourne, et jette sur sa terre un dernier regard, regard profond et sombre; mais pour qui sait bien voir, il est tout passionné, ce regard, tout de cœur, plein de dévotion. »

Jules Michelet, Le Peuple, nos fils, 1846


Illustration : Talissieu dans l’Ain, photo Delorme, travail personnel. Sous licence CC BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons

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1 commentaire
  1. Images d’un monde rêvé à jamais perdu… Le paysan d’aujourd’hui nous empoisonne. Accaparé par les travaux et les tâches de la ferme, il n’a plus le temps d’aller à l’église sauf s’il est âgé et encore y va t’il par habitude. Quand à sa terre qui jamais ne mentait, aujourd’hui elle ment, elle triche. Son amour premier est devenu une maîtresse fardée, acariâtre et exigeante qui demande toujours plus pour être satisfaite, pour être au « goût du jour » et plaire à la bonne société des gens de la ville, du moins ceux qui croient savoir, qui comptent, et recomptent… Alors il reste la nostalgie, d’un monde beau et dur qui avait sa cohérence, son harmonie. Il reste les beaux textes des écrivains paysans et les belles images des paysages et des moissons sous le soleil d’été…

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