Ne plus penser…

Bannières en forme de carpes à Kyoto_Louis Dumoulin

« Depuis lors je mène une existence que vous aurez du mal à concevoir, je le crains, tant elle se déroule hors de l’esprit, sans une pensée. (…) Il ne m’est pas aisé d’esquisser pour vous de quoi sont faits ces moments heureux ; les mots une fois de plus m’abandonnent. Car c’est quelque chose qui ne possède aucun nom et d’ailleurs ne peut guère en recevoir., cela qui s’annonce à moi dans ces instants, emplissant comme un vase n’importe quelle apparence de mon entourage quotidien d’un flot débordant de vie exaltée. Je ne peux attendre que vous me compreniez sans un exemple et il me faut implorer votre indulgence pour la puérilité de ces évocations. Un arrosoir, une herse à l’abandon dans un champ, un chien au soleil, un cimetière misérable, un infirme, une petite maison de paysan, tout cela peut devenir le réceptacle de mes révélations. Chacun de ces objets, et mille autres semblables dont un oeil ordinaire se détourne avec une indifférence évidente, peut prendre pour moi soudain, en un moment qu’il n’est nullement en mon pouvoir de provoquer, un caractère sublime et si émouvant, que tous les mots, pour le traduire, paraissent trop pauvres. »

Hugo von Hofmannsthal, Lettre de Lord Chandos


Illustration : Louis Dumoulin, Bannières en forme de carpes à Kyoto, pêchées sur wikipedia

Publicités
6 commentaires
  1. « Moi, je ne comprends rien à tout cela mais il m’arrive aussi d’être sujet à des exaltations et des révélations à la vue d’objets tout à fait banaux du quotidien et notamment d’être ému aux larmes en regardant simplement une pomme… Regarder une banane, une poire ou une orange ne me fait aucun effet, même en les fixant intensément des heures entières… mais une pomme, oui, immédiatement ! Enfin pas n’importe quelle pomme ; les pommes qui ressemblent à des produits industriels fabriqués à la chaîne parfaitement calibrés et à la couleur uniforme comme la Golden ou la Granny Smith ne me font aucun effet. Je les déteste et même les méprise ! Il faut que ce soit une pomme bien rouge, veinée de jaune et de brun qui ait l’air « naturelle ». Mais le comble de l’émotion survient lorsque, tel Zeus tranchant en deux l’androgyne primordial, je partage la pomme en deux parties égales et que je contemple les deux moitiés placées côte à côte… Le bouleversement qui s’empare alors de tout mon être est de type océanique et devient alors à peine supportable : quelle perfection absolue ! Si certains ont pu imaginer l’Univers concentré dans un dé à coudre, J’ai pour ma part l’impression, moi, de le contempler concentré dans ces moitiés de pomme. Dieu tout entier dans une pomme, le macrocosme dans le microcosme ! À voir la géométrie parfaite qui se dessine devant vos yeux à partir de l’axe de symétrie central, véritable Axis Mundi, qui semble jaillir du centre de la pomme et vouloir se projeter vers le ciel par la queue qui s’évase et qui partage cette moitié de pomme en deux nouvelles moitiés identiques et opposées qui ont la forme de deux visages vus en profil et comme liés l’un à l’autre par un baiser. À voir cette configuration se répèter à l’intérieur de la précédente à plusieurs reprises et à chaque fois de manière inversée, l’état ultime étant celui des deux pépins qui reproduisent la structure première et qui condensent en leur minuscule être le cycle tout entier de la vie, de la renaissance et de la mort… Et savoir que quand je croque ces deux moitiés de pommes, je goûte le fruit de l’arbre de la connaissance et participe à la malédiction qui a frappé l’espèce humaine toute entière pour l’infini des temps… Quelle jouissance !

    Voilà tout ce qui me passe par la tête lorsque je ne pense pas… »

    • Une noix, qu’y a-t-il à l’intérieur d’une noix ? Ainsi, votre noix est la pomme !
      Et la pomme prétexte à une étude presque pongienne du sujet : merci de votre inspiration, de nous offrir cette mise en abyme qui va me laisser rêveuse pour le restant de la journée.

      • Être ou ne pas être…
        Réfléchir à l’essence de la pomme en quête de l’hypothétique secret de la connaissance ou bien la croquer tout net, goulûment, tout entier à son plaisir…
        Telle est la question.
        Charles Trenet n’aura pas réfléchit longtemps à sa noix.
        Il l’a croqué, et puis bonsoir…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :