Uchronie…

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« La première mesure annoncée par le président Le Pen fut la libération du grabataire Klaus Barbie, condamné dix ans plus tôt à la perpétuité. Les Algériens, les Maliens, les Marocains et les Turcs,  leurs enfants et les enfants de leurs enfants avaient fui le pays depuis longtemps, sans incidence notable sur la courbe du chômage. Résultat : les poubelles étaient ramassées une fois par semaine. La France s’habituait à l’odeur. Chaque jour, entre le feuilleton Jeanne fille de France et la série d’émissions ethnologiques Sachez les reconnaître, FR3 retransmettait les cérémonies du « Baptême national » au cours desquelles les jeunes de 18 ans recevaient leur « Carnet individuel de carrière ». Mais la personnalité la plus acclamée durant ces folles journées fut, sans conteste, le garde des Sceaux, ancien président de Légitime Défense, lorsqu’il décida du rétablissement de la peine de mort. Les menuisiers s’activèrent sur les plans de Guillotin. Les juges aussi. On dressa l’échafaud place de la Corde ainsi qu’elle se nommait depuis que le ministre de l’Education morale avait nettoyé la langue et supprimé les « cons », les « culs » et toutes les rimes en « ouille ».

L’exécution initiale organisée par le régime devait être exemplaire. Le président Le Pen, ses ministres, les députés avaient pris place au premier rang, à moins de dix mètres de la guillotine. Les invités parmi lesquels on reconnaissait les généraux Massu et Bigeard, l’ancien préfet Maurice Papon et Pierre Sergent, se pressaient sur les gradins. Les enfants des écoles agitaient leurs drapeaux miniatures, la fumée des francforts montait des barbecues… Le silence se fit quand le condamné apparut. Le bourreau, un cousin éloigné de Deibler qu’on avait retrouvé à la foire du Trône, lui cala la tête dans la lunette, entre les deux demi-lunes. La lame traça en un éclair son parcours de mort. La tête tomba dans le panier et du tronc ouvert gicla un flot de sang qui arrosa le parterre des officiels.

On apprit le lendemain que le supplicié était atteint du sida, et, de son exil, la résistance se prit à espérer. »

Didier Daeninckx, Contamination, 1988 in La mémoire longue, textes et images 1986-2008


Illustration tirée de Meurtres pour mémoire, un roman de Daeninckx illustré par Jeanne Puchol

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2 commentaires
  1. Timothy Price a dit:

    Interesting!

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