La question de Signaleur

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« La lune du cinquième jour, d’un coup, était apparue de derrière un banc de nuages noirs, au-dessus des chaînes montagneuses à l’ouest, avant de s’y enfoncer, et l’espace d’un bref instant, elle avait éclairé le paysage d’une lueur de cuivre dépoli. Les arbres secs de l’hiver, les traverses noires empilées en tas, bien sûr, ainsi que les poteaux électriques, tout le monde dormait. Dans le lointain, on n’entendait que le souffle du vent ou le bruit de l’eau.

«Ah… cela n’a aucun sens pour moi de continuer à vivre. Chaque fois qu’approche le train à vapeur, j’abaisse mon bras, ou bien je chausse mes lunettes vertes, mais pourquoi accomplirais-je tous ces gestes ? Plus rien ne m’intéresse désormais. Ah… si je pouvais mourir ! Mais comment mourir ? Il n’y a que la foudre ou une éruption volcanique !»

Signaleur, de la ligne principale, ne parvenait pas à dormir cette nuit-là. Il était dans un état de grande angoisse. Mais il n’était pas le seul dans ce cas. De l’autre côté des traverses en bois, le poteau de signal de la voie secondaire, muni de son feu rouge, se tenait pâle, découragé : pour Signalesse, la situation était exactement la même.

«Ah… c’est terrible… Que monsieur Signaleur se mette instantanément dans une telle colère parce que je ne parle pas ou je ne réponds pas…. Pour moi aussi, c’est la fin de tout…. O Dieux ! Quand la foudre tombera sur monsieur Signaleur, faites qu’elle ne m’épargne pas non plus !»

Telles étaient les prières ardentes qu’elle adressait au ciel étoilé. Mais sa voix parvint faiblement aux oreilles de Signaleur. Surpris, il eut comme un choc au coeur , réfléchit un instant puis se mit à trembler.

D’une voix tressaillante il lança :

«Mademoiselle Signalesse ! Quel est le sens de ces prières-là ?

– Ah je ne saurais dire… ! répondit Signalesse, la voix éteinte.

– Mademoiselle, vos paroles sont vraiment terribles ! Moi-même, à l’instant, j’ai supplié que le Tonnerre et l’Eclair me foudroient, qu’un volcan jaillisse sous moi, m’emporte, me désagrège ou qu’une tempête de vent me déchiquète ou même qu’un déluge comme celui du temps de Noé m’engloutisse, et que je meure, oui j’ai parlé ainsi. N’auriez-vous pas à mon égard la moindre compassion ?

– Volcan… Déluge… Certes, ce sont bien là mes prières.» Signalesse avait rassemblé tout son courage pour répondre. Signaleur se sentait tellement heureux qu’il ne maîtrisait plus ses tremblements et ses cliquetis. Même ses lunettes rouges oscillaient.

«Mademoiselle Signalesse, pourquoi faut-il que vous mourriez ? Dites, je vous en prie, dites-le moi ! Racontez-moi tout et je vous promets que j’enverrai valser toutes ces mauvaises pensées. »


Illustration : Passage à niveau à Osaka, trouvée chez http://fr.academic.ru/dic.nsf/frwiki/1301279

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