Le vice-roi est à son balcon

Caballeros y tapadas a orillas del río Rímac Juan Mauricio Rugendas.

« Son balcon est le centre de la ville, et la ville est le point de mire du Pérou, et le Pérou est alors le grand carrefour de l’Amérique du Sud. A sa fenêtre du Palais, parmi le plus singulier bariolage du monde, le Catalan doit, sans grand effort d’imagination, sentir qu’il contrôle et surveille, tout en fumant un cigare, le fourmillement du Nouveau Monde et la grande route de l’or.
Lima, l’étrange ville, est le lieu géométrique d’un carnaval de chaque jour où trois races humaines sont conjuguées : l’Espagnol conquérant, l’Indien autochtone et le nègre importé d’Afrique. (…) Soixante mille âmes tout au plus, mais chacune compte.
(…) Aux rudes conquérants de jadis qui dormaient cuirassés, confondant leur haleine avec celle de leurs chevaux, toujours prêts à parer une attaque indienne, aux hommes de cape et d’épée qui dégainaient pour s’emparer d’une idole d’or mais la perdaient le soir au jeu avec force malédictions à la Vierge Marie, à toute cette humanité farouche et volontaire, ont succédé, du moins à Lima, des hidalgos polis, nonchalants, vêtus de velours, avec des diamants à leurs toques.
(…) Est-ce la race conquise qui nous a transmis cette douceur si peu espagnole ? (…)
Tout à coup, la rude Espagne féodale a découvert ici l’Eldorado et la douceur du vivre. Quarante titres de Castille s’y promènent, plus orgueilleux que leurs ancêtres, qui font précéder leurs carrosses nocturnes par des esclaves aux torchères fumantes. Une patricienne qui se fait conduire à l’église est à elle seule une vraie procession. Elle a son sanctuaire, ses prêtres, son futur tombeau dans une grande chapelle et les Indiens de son hacienda chantent en choeur le soir : « Bénie soit la Sainte Vierge qui est la cousine de notre señorita. » (…)
La femme de Lima est le centre de ce faste et l’idole de cette fête musquée, mais elle reste un grand mystère pour le nouveau venu. Comment sont-elles, ces forme voilées dont tout le monde parle avec ferveur, avec dépit ? Quelle âme de ruse et de malice cachent-elles sous leur gaine élastiques ? Les voici s’attardant depuis les premiers jours, sous le balcon du vice-roi, à le regarder avec l’insolence un peu railleuse de leur oeil unique et charbonneux. »

Ventura Garcia Calderon, La Périchole


Illustration :   Caballeros y tapadas a las orillas del río Rímac, Juan Mauricio Rugendas , chinée sur le passionnant The Costume Researcher

 

 

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2 commentaires
  1. Timothy Price a dit:

    Great excerpt! You also found a nice painting for the piece.

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