Au front, à dix-neuf ans…

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« Aujourd’hui, c’est vraiment une bonne journée. Même le courrier est là ; presque tout le monde a reçu des lettres et des journaux. Maintenant nous déambulons vers le pré derrière les baraquements. Kropp a sous son bras le couvercle d’un fût de margarine.
A droite, au bord de la prairie, on a bâti de grandes latrines communes, un édifice solide avec un toit. Cependant, c’est bon pour les recrues qui n’ont pas encore appris à tirer parti de tout. Nous cherchons quelque chose de mieux. Effectivement, sont disséminées partout de petites caisses individuelles servant à la même fin. Elles sont carré, propres, tout en bois, (…) avec un siège commode et irréprochable. Sur les côtés se trouvent des poignées, de sorte qu’on peut les transporter.
Nous en disposons trois en cercle et nous y prenons confortablement place ; nous ne nous lèverons pas de là avant deux heures. (…)
Ce sont des heures d’une insouciance admirable. Au dessus de nous, le ciel bleu.  A l’horizon, sont suspendus des ballons captifs, de couleur jaune,  traversés de lumineux rayons, ainsi que les petits nuages blancs des shrapnells. Parfois, lorsqu’ils poursuivent un aviateur, ils se déploient en une haute gerbe.
Le grondement sourd du front ne nous parvient que comme un orage très lointain. Le bourdonnement des frelons qui passent domine déjà ce bruit.
Et tout autour de nous s’étend la prairie en fleurs. Les tendres pointes de l’herbe se balancent ; des papillons blancs s’approchent en voletant ; ils planent dans le vent chaud et moelleux de l’été arrivé à sa maturité ; quant à nous, nous lisons des lettres et des journaux, nous fumons, nous ôtons nos calots et nous les posons à terre à côté de nous ; la brise joue avec nos cheveux ; elle joue avec nos paroles et nos pensées.
Les trois caisses sur lesquelles nous sommes assis sont au milieu des coquelicots rouges et éclatants…
Nous plaçons sur nos genoux le couvercle du fût de margarine. Nous avons ainsi un bon support pour jouer au scat. Kropp a apporté les cartes. (..) On pourrait rester là éternellement.
Les sons d’un accordéon nous arrivent des baraquements. Parfois nous posons les cartes et nous nous regardons ; alors l’un de nous dit : « Mes enfants, mes enfants… » ou bien « Ç’aurait pu mal tourner… » Et nous restons un instant silencieux. Il y a en nous un sentiment contenu et puissant ; chacun s’en rend compte ; il n’est point nécessaire pour cela d’en parler beaucoup. Il aurait pu facilement arriver qu’aujourd’hui nous ne fussions pas là assis sur nos chiottes ; il s’en est fallu de très peu. Et c’est pourquoi tout est, pour nous, fort et nouveau : les rouges coquelicots et le bon repas, les cigarettes et le vent d’été. »

Erich-Maria Remarque, A l’Ouest rien de nouveau


Illustration : Soldats allemands jouant aux cartes dans une tranchée, débusquée sur Militaria 14-18

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2 commentaires
  1. Parvenir à d’écrire ce lieu d’angoisse avec tant de poésie ! J’admire.
    C’est bien là ce qui nous porte finalement…

  2. Magnifique ! Je me suis sentie totalement abstraite le temps de la lecture, fort !

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