La soucoupe parlante

Spiritisme« Le vieux général, cependant, était assis dans un salon obscur, devant un guéridon en marqueterie et, en compagnie d’un jeune peintre, frère d’un de ses subordonnés, il faisait tourner une soucoupe sur une feuille de papier. Les doigts minces, frêles et moites du jeune peintre étaient encastrés dans les doigts rudes, aux jointures ridées et ossifiées du général, et ces mains entremêlées, posées sur une soucoupe, suivaient celle-ci au-dessus d’une feuille où étaient écrites toutes les lettres de l’alphabet. La soucoupe répondait à la question posée par le général et qui était de savoir comment les âmes se reconnaîtront après la mort. (…)
L’âme de Jeanne d’Arc parlait par l’intermédiaire de la soucoupe. Déjà elle avait dit «se reconnaîtront entre elles» et ces mots avaient été notés. (…) la soucoupe s’était immobilisée sur la lettre «P», puis sur l’«O» et arrivée à l’«S», elle s’était arrêtée en oscillant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Elle oscillait parce que la lettre suivante, d’après le général, devait être un «L», c’est-à-dire que Jeanne d’Arc, toujours de l’avis du général, devait annoncer que les âmes se reconnaîtront après (poslé) leur purification ou quelque chose de semblable. Le jeune peintre, par contre, opinait pour le «V», l’âme disait qu’elle se reconnaîtront l’une l’autre d’après la lumière (po svetou) émise par leur corps éthéré. Fonçant ses épais sourcils blancs, le général fixait les mains et s’imaginant voir la soucoupe se déplacer d’elle-même l’attirait vers la lettre «L», tandis que le jeune peintre anémique, avec ses cheveux rares ramenés derrière les oreilles, regardait de ses yeux ternes et bleus un coin de la pièce et, remuant nerveusement les lèvres, attirait la soucoupe vers le «V».
Mécontent d’être dérangé, le général se renfrogna davantage et, (…) poussant un petit cri de douleur arraché par son mal de reins, se redressa en frottant ses doigts engourdis.
(…)
Le général, en se frottant les reins, retourna au salon où l’attendait le jeune peintre, qui avait déjà noté la réponse de Jeanne d’Arc. Il mit son pince-nez et lut : «se reconnaîtront d’après la lumière émanant de leurs corps éthéré».
– Ah ! fit-il fermant les yeux avec satisfaction. Mais comment les reconnaître si la lumière est la même pour tous ? Et de nouveau, entremêlant ses doigts à ceux du peintre, il s’assit devant le guéridon. »

Léon Tolstoï, Résurrection


Illustration : H. Mairet, Séance avec Eusapia Palladino, chez Camille Flammarion, 25 novembre 1898, apparaissant sur le site du Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg

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3 commentaires
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