Espérances et infortunes d’Almayer

folie-12-dernier

« Dans la complète débâcle de ses affections, de tous ses sentiments, dans le désordre chaotique de ses pensées, au dessus de la sensation confuse d’une souffrance physique semblable à celle de la mèche d’un fouet qui l’eût cinglé des épaules aux pieds, seule une idée demeurait claire et définie : ne pas lui pardonner ; un seul désir subsistait, l’oublier. Et il fallait que la chose fût rendue bien claire pour elle – et pour lui – par une fréquente répétition. C’était là l’idée qu’il avait de son devoir vis-à-vis de lui-même, de sa race – de ses respectables parentés, vis-à-vis de tout cet univers ébranlé et ruiné par l’effrayante catastrophe de sa propre vie. Il le voyait clairement et il se croyait un homme fort. Il s’était toujours enorgueilli de son inflexible fermeté. Et pourtant il avait peur. Elle avait été tout pour lui. Qu’arriverait-il s’il laissait le souvenir de son amour pour elle affaiblir le sentiment de sa dignité ? C’était une femme remarquable, il le voyait bien ; toute la grandeur latente de sa propre nature – à laquelle honnêtement il croyait – s’était incarnée dans cette svelte forme de jeune fille. De grandes choses seraient encore possibles ! S’il la prenait tout à coup contre lui, s’il oubliait sa honte, sa souffrance, sa colère et s’il la suivait ! Si, à défaut de peau, il changeait de coeur et lui rendait la vie plus facile entre les deux amours qui la protègeraient contre toute infortune ! Son coeur soupirait vers elle. Pourquoi ne pas lui dire que son amour pour elle était plus grand que …
– Je ne te pardonnerai jamais, Nina ! s’écria-t-il en sursautant, comme affolé par la crainte soudaine de ce à quoi il avait rêvé.
Ce fut la dernière fois de sa vie qu’on l’entendit élever la voix. Depuis lors, sa parole se tint toujours dans un monotone murmure, comme un instrument dont toutes les cordes, sauf une, ont été rompues par un coup violent. »

Joseph Conrad, La Folie Almayer


Illustration : Photo de Stanislas Merhar dans « La Folie Almayer » de Chantal Akermann, trouvée – en même temps qu’une très belle évocation du film – dans Les carnets de Pierre Cohen-Hadria sur Pendant le week-end.

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4 commentaires
  1. Ah ! le plaisir de rouvrir les vieilles cicatrices et replonger le couteau dans les plaies…

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