Au début…

le-bibliophile-1911_valotton

Hier soir, goûté le plaisir, toujours nouveau, toujours vif, de découvrir un auteur…

« ON TIRE UNE GRANDE CROIX SUR TOUT

Tu vois par la lucarne ouverte de ton grenier le bois-de-personne que le soleil couchant teinte en rouge et tu entends le mouton mélancolique de môssieu colson du ministère bêler une dernière fois avant de disparaître derrière la porte grinçante de l’étable : et puis tu repousses tes paperasses et descends l’escalier, juste comme le maître d’école cantique pousse la porte et fait entrer avec sa belle femme lucette un peu de ce dernier soleil rouge.  Et tu l’entends dire, en hochant sa tête de maître cantique et solennel :
m’est avis que là-haut dans ton grenier tu es resté penché sur tes papiers pour écrire sur notre-monde-d’aujourd’hui, et moi qui ai malentendu tant de livres, je sais qu’on a déjà tout dit ce qui doit être dit, je ne parle pas seulement de l’ecclésiaste, du créateur de faust ou de ce fou qui joue hamlet… non, ne m’interromps pas, car je n’aime pas ça, mais toi, là-haut dans ton grenier, vas-tu amasser plus grande sagesse que lao-tseu, ou peux-tu être plus surréalistico-érotico-débile que les chants de maldoror ? vas-tu sonder les profondeurs et les hauteurs humaines plus profond et plus haut que dans les démons des frères karamazov, vas-tu pourchasser le temps en dehors du temps et de l’espace avec plus de frénésie que proust, ou vas-tu fouetter la vie dans le temps et l’espace avec plus d’acharnement que dans le voyage au bout de la nuit ? peux-tu mieux que l’amant de lady chatterley situer dans son juste équilibre d’animal vivant et pensant l’homme-égaré-dans-une-société-faussée ? peux-tu manier la langue plus sobrement que lénine, avec plus de naturalisme que zola, plus de métaphores que la bible ? t’est-il possible d’être plus solennel et plus infaillible que le pape de rome, plus fabuleusement immoral que les mille-et-1-nuits, plus céleste que l’imitation de jésus-christ, plus rusé et plus fin que le reynart de willem-qui-fit-madoc, plus tragiburlesque que l’ysengrimus de nivard de gand ? et peux-tu être plus moderne, incroyant plus galeux que le tropique du capricorne ? ou plus romantico-misérabiliste que la banlieue grandit ?
Et quand tu entends se taire le maître d’école cantique et le vois serrer les lèvres, tu réponds : il est possible qu’il soit impossible de dire quelque chose de plus nouveau et de plus juste, mais la poussière des temps tombe sur tout ce qui a été écrit , et c’est pourquoi je pense qu’il est bon une fois tous les 10 ans de tirer une croix sur toutes ces vieilles choses, et de redire le-monde-d’aujourd’hui avec d’autres mots. »

Louis Paul Boon, La route de la chapelle, traduit du néerlandais par Marie Hooghe, Editions L’âge d’homme


Illustration : Félix Vallotton, Le bibliophile, trouvée sur les étagères de Léo Mabmacien, bibliothécaire

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2 commentaires
    • Sans doute, mais je sens chez L. P. Boon le frémissement de quelque chose de différent…

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