Théorie des contraires

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« Alexandre Weill, auteur juif alsacien plus réputé pour ses commérages que pour ses écrits, relate un déjeuner auquel il avait invité en début d’année Heine, Balzac et Eugène Sue. (…)
Hormis une remarque caustique de temps à autre, Heinrich Heine resta apparemment en dehors de la discussion de plus en plus enflammée entre les deux romanciers belliqueux, jusqu’à ce que, finalement, ils insistent pour avoir son avis. « En tant qu’Allemand, répondit-il, j’en ai, bien sûr, plusieurs à la fois. Mais permettez-moi de vous les résumer… Je remarque qu’une journée de vingt-quatre heures consiste en un jour et une nuit – deux contraires. Qu’un jour sans une nuit, aussi splendide qu’il soit, finirait par devenir déplaisant. Je remarque aussi que pour faire un enfant, un homme et une femme sont nécessaire, deux contraires là encore , qui s’unissent parfois non sans une certaine harmonie. Ensuite, que pour faire des affaires, il faut un idiot et un malin. Je me suis laissé dire – par Berlioz je pense, car Meyerbeer est furieux contre moi – que l’accord courant consiste en une tierce, une quinte et une octave, mystère que les kabbalistes ont également appliqué à l’amour… Bref, tout ce qui endure, donne du plaisir est fait de contraires. Cela vaut également, selon moi, pour le problème de la république et de la monarchie. Ce qu’il nous faut, ce n’est pas l’un ou l’autre, mais les deux en même temps… une république gouvernée par des monarchistes ou une monarchie gouvernée par des républicains. Je pourrais encore fournir cinquante arguments irréfutables à l’appui de ma thèse… mais je suis obligé de m’arrêter ici, parce que j’ai une femme. Ou plutôt que ma femme a un mari, et que jamais elle ne croira que j’aie déjeuné avec des génies littéraires. Je dois rentrer, et j’espère vous voir chez moi bientôt. Nous proclamerons la république. Balzac en sera le président, Sue le secrétaire général. Je célèbrerai votre gloire en vers allemands, Meyerbeer les mettra en musique et le petit Weill ici présent, qui a une belle voix de ténor, les chantera. »

Ernst Pawel, Le Poète mourant, les dernières années de Heinrich Heine à Paris


Illustration : vue de la bibliothèque de la Maison Heinrich Heine, à Paris

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4 commentaires
  1. Ce qu’il nous faut, ce n’est pas l’un ou l’autre, mais les deux en même temps… une république socialiste gouvernée par des libéraux ou une république libérale gouvernée par des socialistes.

    Voyez-vous une différence ?

    • je suis plus sensible à la constitution de « l’accord courant qui consiste en une tierce, une quinte et une octave » qu’à celle du gouvernement de notre république…

      • En fait il nous manque à la fois un compositeur de talent pour mettre notre vie en musique et un chef d’orchestre tout aussi talentueux pour fédérer tous ces instruments différents…

  2. @Enki Dou : merci de vous accorder à mon diapason ;-)…
    effectivement, posé comme cela, je ne peux qu’être d’accord avec vous, sans bémol !

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